
Heffa Lump a 17 ans. Elle est brune, a le teint pâle, est profondément égocentrée et tête-à-claques et elle peine à retrouver un statut d’héroïne depuis l’époque où elle trônait sur la couverture de Heffa a tout ce qu’elle veut. Elle part donc pour l’université de Spatula, la ville où il pleut tout le temps pour apprendre les techniques narratives qui lui permettront de devenir cette héroïne de teen-novel super populaire. Sur place, elle rencontre Teddy, un garçon beau, parfait, qui ne mange que de la viande rouge crue dont elle tombe éperduemment amoureuse et Joe Cahontas, un ado grunge qui vend des herbes euphorisantes et est très poilu… Hallucinations est la parodie de Twilight qui a le bon goût de condenser sur 300 pages les 1000 des quatre volumes de l’indigeste saga de Stephenie Meyer. Pointant impitoyablement les incohérences narratives du texte original, Stephfordy Mayo grossit le trait en faisant d’Heffa-Bella un être narcissique, toujours prête à taper du pied quand l’attention n’est pas assez centrée sur elle et se pâmant de bonheur dès qu’on se plie en quatre pour la sauver comme une fleur fragile. Par moments très poussif – le lot de tous les ouvrages parodiques – Hallucinations (New Moan en anglais, to moan signifiant geindre, chougner) se révèle sacrément jouissif quand il démonte l’abus de deus ex machina, les hormones en folie de la narratrice qui n’arrive jamais à faire fléchir son bellâtre aux dents pointues (jusqu’à un dialogue final des plus croustichauds), joue avec les codes des contre-cultures (une bande de gothiques enlève Heffa et la force à écouter Sisters Of Mercy pour la guérir de My Chemical Romance), et fracasse le romantisme en carton de Twilight (voir comment Heffa est incapable de dire pourquoi elle veut rester avec Teddy pour l’éternité et va jusqu’à regretter de ne pas avoir son dico des synonymes sous la main pour décrire sa parfaite beauté!). Excellent!
Hallucinations, Stephfordy Mayo, City Editions, 2010 (2009 pour l’édition originale), 300 pages

Un commercial dans les produits pharmaceutiques jouisseur pour ne pas dire queutard est prêt à tout pour écraser les concurrents quand il a un marché potentiel sous la main. Surtout à se taper les décisionnaires quand elles sont des filles ou du moins quand elles peuvent faire pencher la balance auprès de leurs responsables. Mais quand Bad business commence, le narrateur est mis dans une posture pour le moins fâcheuse: sa dernière cible stratégique clamse sous ses yeux alors qu’elle est train de lui prodiguer une pipe incroyable. A peine le temps pour notre héros de reprendre ses esprits et de se rafraichir dans la salle de bains, le corps disparait mystérieusement. Impliqué malgré lui, il va entrainer collègues et copains pour résoudre le mystère, beaucoup baiser, courir de grands dangers… Que voilà un beau bouquin de mec! Toute la fantasmatique de la super-virilité est là-dedans: de très longues scènes de cul où les femmes sont toutes enclines à dire au héros qu’elles mouillent comme des folles dès qu’elles le voient, des potes géniaux qui s’apostrophent tous en s’appelant “ma poule”, un narrateur qui ne nous épargne rien de son goût pour les bons alcools, les costumes de prix, la bonne bouffe… jusqu’au plaisir qu’il prend à aller pisser (détaillé en presque trois paragraphes)! Toute l’intrigue policière (péniblement étirée et même perdue en route entre deux saillies et séances de drague entre potes) n’est qu’un prétexte à mettre en scène un personnage de mâle absolu qui a tout pour faire rêver y compris une secrétaire aux petits soins pour lui qu’il traite comme une tendre petite soeur. Gin privilégie l’efficacité avant tout. Son Bad business est chaud-bouillant, par moments franchement invraisemblables (la plupart des personnages sont des deus ex machina personnifiés et tombent toujours à point pour aider le héros quand ça coince pour lui), raconté dans une langue outrancière totalement assumée de bout en bout. Un bon divertissement, c’est sûr. De là à dire qu’il s’agit d’un nouveau San-Antonio…
Bad business, Gin, Au Diable Vauvert, 2006, 376 pages

Mytho est un menteur pathologique qui fuit un secret et une rupture douloureuse. Il quitte son appart de dandy parisien pour LadySongSolo, la ville de la deuxième chance. Entre-temps, il raconte un mensonge à chaque personne qu’il croise sur sa route. Puis il rencontre Sophie (Fatale forcément comme chez Tarantino). Ils tombent amoureux, font l’amour, mais Mytho ment toujours autant, donc ça se termine avant la révélation finale dans la tristesse et le sang avec Georgina, la meilleure amie de Sophie. Près de trois ans après le consternant Viens là que je te tue ma belle et l’invisible Nous sommes cernés par les cibles, Boris Bergmann décide de se la jouer sérieux. Fini les conneries sur les soirées avec Naast et les Second Sex au Baron et au Gibus, fini l’écriture de Skyblog, Boris est un écrivain, un vrai. Du moins, il s’y croit. Pour faire écrivain, il la joue symbolique (le prénom du héros, subtil) et surréaliste (ça commence à Paris et on échoue dans une ville imaginaire d’opérette avec bien sûr des caves de jazz enfumées tendance image d’épinal de St-Germain-Des-Prés). Les mensonges que racontent Mytho ne sont qu’un alignement de lieux communs sur la vie, l’amour, l’amour, les gens riches, d’ailleurs tous les personnages qui les entendent réagissent en conséquence: ils s’en branlent royalement. Le gros souci de Bergmann, c’est qu’il veut à tout prix faire écrivain. Tous les grands thèmes de la littérature (romantique serai-je tentée d’ajouter) y sont: l’amour, la fuite, la femme absente, l’inceste, le suicide… Le tout raconté avec un langage entièrement fabriqué, faux et ampoulé, en mettant en scène des personnages qui ne sont que concepts et pures abstractions. Mytho est une idée, LadySongSolo un décor à peine esquissé et les enjeux de ce texte sont inexistants. Le premier livre de Boris était un concept marketing fumeux (un “journal imaginaire” raconté par “le plus jeune auteur de la rentrée littéraire”, 15 ans à l’époque), son deuxième n’a même pas existé et ce troisième livre étale de façon plus éclatante encore l’échec de l’auteur en dépit de ses modèles à qui il a piqué les tics en les caricaturant honteusement (Bergmann dédie le livre à Georgina et Mathieu, on se demande s’il s’agit bien du Mathieu qui a publié cette Georgina-là…).
1000 mensonges, Boris Bergmann, Editions Denoël, 2010, 117 pages