Beautés volées

In: Bouillon de culture - Thursday 6 May 2010 @ 16:29 - Comments (0)

Léa, Mia, Laura. Trois prénoms d’une absolue féminité qui tournent en triangle autour d’une quatrième, Siri/Iris, artiste-photographe irrémédiablement attirée par la beauté physique qu’elle n’a cesse de tordre et corrompre sur des clichés exposés aux quatre coins du monde. Léa la galeriste, a été photographiée presque contre sa volonté dans des postures obscènes quand elle étudiait l’art à Paris. Mia la danseuse a participé à un grave accident d’une de ses amies danseuses dont Siri s’est servie pour bâtir une série de clichés aussi forts que monstrueux. Quant à Laura l’écrivain, elle fut l’amante malheureuse et délaissée de Siri qui noie son amour perdu dans la dépression et des textes chirurgicaux. Qu’est-ce qui lient toutes ces femmes au-delà d’une figure centrale froide et dangereuse ? La beauté. Voire plus : la Beauté. Car tout au long du roman de Mara Lee, il n’est question que de cela sans qu’il soit permis d’en douter. Ses femmes sont belles, c’est une malédiction qu’elles paient au prix fort et qui leur ôte à la fois le droit au bonheur et à une vie normale.

Pour lire la suite de ma critique du roman de Mara Lee, rendez-vous sur le Ring !

Cadence

In: Bouillon de culture - Sunday 25 April 2010 @ 20:14 - Comments (3)

Il existe beaucoup de procédés littéraires qui peuvent se révéler gavants au possible dans un roman. De ceux qui vous gâchent la lecture parce que vous ne voyez que ça et cela vous empêche de prendre le tout un minimum au sérieux. Dans Cadence de Stéphane Velut, il y en a un dès la première page. Il y est écrit que toutes les pages que vous allez sont issues d’un cahier que l’auteur (on suppose) a retrouvé dans une petite maison en 1999, que c’était une écriture serrée, confuse et pleine de renvois et de ratures. Mais sinon rien n’a été changé ou modifié, à part le nom de la rue munichoise où a vécu l’auteur du récit. Voilà l’entrée en matière. Donc logiquement les pages qui suivent sont des avertissements du type qui écrit un journal en étant persuadé qu’il sera retrouvé, que ses écrits lui survivront, que si vous l’avez entre les mains, c’est que lui est sans doute déjà mort, mais il est mort en assumant sa perversité et ses bizarreries. Et le détail a son importance, puisque le roman se déroule en 1933, en Allemagne et à Munich. Ces teutons de l’époque nazie, infoutus d’être autre chose que des tarés apparemment.

Nous ouvrons donc un faux journal intime qu’on voudrait faire passer pour vrai et qui raconte comment le peintre-narrateur se fait passer commande pour réaliser un tableau d’une enfant qui puisse représenter au mieux la grandeur de la nouvelle Allemagne, une enfant pure et resplendissante, qui doit toucher tout le monde et surtout le peuple. On lui envoie donc un modèle, une blonde aux yeux clairs plus tout à fait une enfant, mais pas exactement une adolescente. Une fille aux yeux tristes et résignés. Le peintre n’en fait pas un modèle, il en fait un jouet. Une chose qu’il serre dans un carcan articulé spécial qui la transforme en monstrueuse poupée vivante, qui tourne la tête et les yeux selon un mécanisme précis et se déplace mécaniquement dans l’appartement-atelier.

La forme du faux journal imprime une forme curieusement factice et ampoulée au texte. Le narrateur prend le lecteur à témoin et ne cesse de se mettre en scène avec l’arrogance du type sûr de son bon droit, qui écrit comme on déclame et se vautre avec joie dans l’exhibitionnisme (”oh j’écris un journal pour la postérité, j’ai l’air de me flageller, mais en fait je jouis littéralement de savoir que quelqu’un tombera un jour dessus!”). En ayant recours à cette construction, Stéphane Velut amoindrit considérablement la sensation d’horreur qu’il veut de toutes évidences apporter à Cadence. Son narrateur est un comédien narcissique qui surjoue et c’est triste, mais l’acte de torture qu’il inflige à sa ravissante “pensionnaire” glisse sur le lecteur comme l’eau sur les plumes d’un oiseau.

A mi-parcours, le texte se modifie et vient enfin l’aspect véritablement troublant de Cadence. Le narrateur voit sa réalité se distordre autour de lui. Sa pensionnaire devient progressivement “la mante”, et n’est plus qu’un insecte aux mandibulles plus ou moins abimées par les sangles et les plastrons que le narrateur et sa domestique Felice resserrent sur son corps. Et le narrateur, à force de se terrer dans son atelier/appartement, bourrelé de peur à l’idée que les nazis qui viennent de temps à autre vérifier la bonne marche du projet puissent se douter de la manière dont il s’occupe de la jeune enfant, se voie, se ressent comme un rat. Non pas un rat fourré et majestueux, mais une créature sorti d’un roman d’épouvante: poil crasseux, longue queue, dents acérées, prompt à mordre et saigner à blanc quiconque voudrait lui retirer sa créature. Le texte semble être sous influence et commence à faire douter… Si le narrateur dérive à ce point, peut-être que tout ce qu’il a dit dès le départ était faux et pure fabrication de son esprit. D’autant que Stéphane Velut ne cherche pas à donner un aspect crédible pour un texte soi-disant confus qui de fait est rédigé de manière impeccable, propre, c’est du travail bien fait, y compris dans le glissement progressif vers une folie hallucinée qui apparait, en dépit d’une fascination certaine, ordonné et presque attendu.

La montée du nazisme en toile de fond qui cherche à purifier l’Allemagne de l’Art Dégénéré en lui imposant l’art héroïque écrase le parcours de cet étrange narrateur presque trop didactique, ce qui fait de Cadence un roman modérément scandaleux. Il y a de la cruauté, de la soumission, des nazis, une poupée vivante, une écriture où le narrateur n’en finit plus d’aller chercher le lecteur pour le dégoûter, lui faire horreur, le tenir par les tripes et il résulte pourtant du roman de Stéphane Velut une curieuse impression d’objet littéraire trop bien calibré pour être réellement honnête et impérissable.

Cadence, Stéphane Velut, Christian Bourgois Editeur, 2009, 190 pages

Jérôme Attal va faire de vous un héros (ou pas ?)

In: Bouillon de culture - Friday 16 April 2010 @ 18:23 - Comments (0)

Jérôme Attal est un habitué des pages de Discordance et nous avons toujours suivi avec attention l’univers artistique du chanteur-romancier qui est un véritable stakhanoviste de l’écriture. Quand il n’écrit pas des romans, il écrit des chansons. Quand il n’écrit pas des chansons pour lui ou pour ses romans, il en écrit pour d’autres (Eddy Mitchell entre autres). Quand il n’écrit pas de chansons, il noircit des pages entières de HTML sur son site, à la section « journal intime ». Quand il n’alimente pas son journal intime, il en invente d’autres en se glissant dans la peau d’Andy Warhol ou écrit des nouvelles pour la revue littéraire Bordel. Et comme si ça ne suffisait pas, il co-écrit même des scénarios pour la télévision.

Alors quand Jérôme Attal décide de publier un roman « dont vous êtes (peut-être) le héros« , on va y regarder de plus près. Ca donne Pagaille monstre, objet littéraire ludique et pop, de sa couverture inspirée des affiches hitchcockiennes à ce héros étudiant en cinéma qui voue un culte à Jess Franco et rêve de faire une course-poursuite sur la musique du film Bullit. Sur le principe des chapitres s’achevant sur des issues à choix multiples (allez au numéro 68 si vous décidez de répondre au sms de votre ex ou continuez au 54 si vous rentrez chez vous sans rien faire), Jérôme Attal circonscrit le genre à ce dont il parle le mieux: les histoires d’amour teintées de mélancolie et d’humour discret. Si l’exercice se révèle parfois bancal (un héros parisien jusqu’au bout des ongles parfois difficile à discipliner même en refaisant plusieurs fois l’histoire!), le goût du jeu qu’a eu Jérôme Attal en écrivant Pagaille monstre se transmet aux lecteurs dès les premières pages. Pari gagné donc!

Pour lire mon interview de Jérôme Attal, rendez-vous dans Discordance !

Laurent Binet entre dans l’H(h)istoire

In: Bouillon de culture - Wednesday 7 April 2010 @ 16:34 - Comments (0)

Tout romancier qui s’empare de faits historiques aisément identifiables et vérifiables est souvent pris d’un cas de conscience: ai-je le droit de raconter l’Histoire à ma manière ? Est-ce trahir que de le faire avec ma sensibilité ?

Quand on raconte une période historique a posteriori, n’est-on pas tenté de plaquer ce qu’on pense et d’imaginer au lieu d’en rester à la vérité des faits ? A l’heure où la polémique Haenel-Lanzmann gagnait du terrain sur le sujet avec des discussions enflammées à propos de Jan Karski, Laurent Binet sortait HHhH, un premier « non-roman » de plus de 400 pages sur un fait de la Deuxième Guerre Mondiale en apparence isolée : l’assassinat de Reinhard Heydrich par deux parachutistes, Gabcik et Kubis (l’un est Tchèque, l’autre Slovaque). Un attentat en apparence raté, mais qui aura une influence considérable sur l’accélération et le dénouement du conflit.

Laurent Binet, professeur de français en banlieue parisienne, et déjà auteur de la très pince-sans-rire Vie professionnelle de Laurent B. parue en 2004, obsédé par cette histoire (un service militaire en Slovaquie va précipiter le tout !) décide d’écrire un livre pour en parler. Mais une fois confronté aux zones d’ombre et aux manques, comment résister à l’envie d’une forme exclusivement romanesque pour donner du corps à une histoire déjà en soi extraordinaire ? HHhH (qui a failli s’appeler Opération Anthropoïde, vrai nom de code pour l’attentat, mais titre jugé trop « science-fiction) est une plongée passionnante dans cette lutte incessante chez l’auteur et produit un texte d’une grand richesse qui dynamite tous les codes du roman, de l’essai et même du document historique. Un texte notamment adoubé par… Claude Lanzmann et qui vient d’être couronné par le Prix Goncourt du premier roman.

Pour lire mon interview de Laurent Binet, rendez-vous sur Discordance !

[Bouquins] Critiques express #7

In: Bouillon de culture - Thursday 1 April 2010 @ 16:12 - Comments (0)

Heffa Lump a 17 ans. Elle est brune, a le teint pâle, est profondément égocentrée et tête-à-claques et elle peine à retrouver un statut d’héroïne depuis l’époque où elle trônait sur la couverture de Heffa a tout ce qu’elle veut. Elle part donc pour l’université de Spatula, la ville où il pleut tout le temps pour apprendre les techniques narratives qui lui permettront de devenir cette héroïne de teen-novel super populaire. Sur place, elle rencontre Teddy, un garçon beau, parfait, qui ne mange que de la viande rouge crue dont elle tombe éperduemment amoureuse et Joe Cahontas, un ado grunge qui vend des herbes euphorisantes et est très poilu… Hallucinations est la parodie de Twilight qui a le bon goût de condenser sur 300 pages les 1000 des quatre volumes de l’indigeste saga de Stephenie Meyer. Pointant impitoyablement les incohérences narratives du texte original, Stephfordy Mayo grossit le trait en faisant d’Heffa-Bella un être narcissique, toujours prête à taper du pied quand l’attention n’est pas assez centrée sur elle et se pâmant de bonheur dès qu’on se plie en quatre pour la sauver comme une fleur fragile. Par moments très poussif – le lot de tous les ouvrages parodiques – Hallucinations (New Moan en anglais, to moan signifiant geindre, chougner) se révèle sacrément jouissif quand il démonte l’abus de deus ex machina, les hormones en folie de la narratrice qui n’arrive jamais à faire fléchir son bellâtre aux dents pointues (jusqu’à un dialogue final des plus croustichauds), joue avec les codes des contre-cultures (une bande de gothiques enlève Heffa et la force à écouter Sisters Of Mercy pour la guérir de My Chemical Romance), et fracasse le romantisme en carton de Twilight (voir comment Heffa est incapable de dire pourquoi elle veut rester avec Teddy pour l’éternité et va jusqu’à regretter de ne pas avoir son dico des synonymes sous la main pour décrire sa parfaite beauté!). Excellent!

Hallucinations, Stephfordy Mayo, City Editions, 2010 (2009 pour l’édition originale), 300 pages

Un commercial dans les produits pharmaceutiques jouisseur pour ne pas dire queutard est prêt à tout pour écraser les concurrents quand il a un marché potentiel sous la main. Surtout à se taper les décisionnaires quand elles sont des filles ou du moins quand elles peuvent faire pencher la balance auprès de leurs responsables. Mais quand Bad business commence, le narrateur est mis dans une posture pour le moins fâcheuse: sa dernière cible stratégique clamse sous ses yeux alors qu’elle est train de lui prodiguer une pipe incroyable. A peine le temps pour notre héros de reprendre ses esprits et de se rafraichir dans la salle de bains, le corps disparait mystérieusement. Impliqué malgré lui, il va entrainer collègues et copains pour résoudre le mystère, beaucoup baiser, courir de grands dangers… Que voilà un beau bouquin de mec! Toute la fantasmatique de la super-virilité est là-dedans: de très longues scènes de cul où les femmes sont toutes enclines à dire au héros qu’elles mouillent comme des folles dès qu’elles le voient, des potes géniaux qui s’apostrophent tous en s’appelant “ma poule”, un narrateur qui ne nous épargne rien de son goût pour les bons alcools, les costumes de prix, la bonne bouffe… jusqu’au plaisir qu’il prend à aller pisser (détaillé en presque trois paragraphes)! Toute l’intrigue policière (péniblement étirée et même perdue en route entre deux saillies et séances de drague entre potes) n’est qu’un prétexte à mettre en scène un personnage de mâle absolu qui a tout pour faire rêver y compris une secrétaire aux petits soins pour lui qu’il traite comme une tendre petite soeur. Gin privilégie l’efficacité avant tout. Son Bad business est chaud-bouillant, par moments franchement invraisemblables (la plupart des personnages sont des deus ex machina personnifiés et tombent toujours à point pour aider le héros quand ça coince pour lui), raconté dans une langue outrancière totalement assumée de bout en bout. Un bon divertissement, c’est sûr. De là à dire qu’il s’agit d’un nouveau San-Antonio…

Bad business, Gin, Au Diable Vauvert, 2006, 376 pages

Mytho est un menteur pathologique qui fuit un secret et une rupture douloureuse. Il quitte son appart de dandy parisien pour LadySongSolo, la ville de la deuxième chance. Entre-temps, il raconte un mensonge à chaque personne qu’il croise sur sa route. Puis il rencontre Sophie (Fatale forcément comme chez Tarantino). Ils tombent amoureux, font l’amour, mais Mytho ment toujours autant, donc ça se termine avant la révélation finale dans la tristesse et le sang avec Georgina, la meilleure amie de Sophie. Près de trois ans après le consternant Viens là que je te tue ma belle et l’invisible Nous sommes cernés par les cibles, Boris Bergmann décide de se la jouer sérieux. Fini les conneries sur les soirées avec Naast et les Second Sex au Baron et au Gibus, fini l’écriture de Skyblog, Boris est un écrivain, un vrai. Du moins, il s’y croit. Pour faire écrivain, il la joue symbolique (le prénom du héros, subtil) et surréaliste (ça commence à Paris et on échoue dans une ville imaginaire d’opérette avec bien sûr des caves de jazz enfumées tendance image d’épinal de St-Germain-Des-Prés). Les mensonges que racontent Mytho ne sont qu’un alignement de lieux communs sur la vie, l’amour, l’amour, les gens riches, d’ailleurs tous les personnages qui les entendent réagissent en conséquence: ils s’en branlent royalement. Le gros souci de Bergmann, c’est qu’il veut à tout prix faire écrivain. Tous les grands thèmes de la littérature (romantique serai-je tentée d’ajouter) y sont: l’amour, la fuite, la femme absente, l’inceste, le suicide… Le tout raconté avec un langage entièrement fabriqué, faux et ampoulé, en mettant en scène des personnages qui ne sont que concepts et pures abstractions. Mytho est une idée, LadySongSolo un décor à peine esquissé et les enjeux de ce texte sont inexistants. Le premier livre de Boris était un concept marketing fumeux (un “journal imaginaire” raconté par “le plus jeune auteur de la rentrée littéraire”, 15 ans à l’époque), son deuxième n’a même pas existé et ce troisième livre étale de façon plus éclatante encore l’échec de l’auteur en dépit de ses modèles à qui il a piqué les tics en les caricaturant honteusement (Bergmann dédie le livre à Georgina et Mathieu, on se demande s’il s’agit bien du Mathieu qui a publié cette Georgina-là…).

1000 mensonges, Boris Bergmann, Editions Denoël, 2010, 117 pages

I will set your world on fire

In: Bouillon de culture - Friday 26 March 2010 @ 21:45 - Comments (0)

Quelle est la perception d’un roman quand il arrive enfin entre les mains de son public ? Surtout quand il s’agit d’un premier roman, destinée à la jeunesse même s’il est ici question de jeunes adultes, ainsi que les anglo-saxons nomment les 16-25 ans ?

Antoine Dole a vécu ce baptême du feu dans des conditions qui ont de quoi effrayer le moindre auteur avec Je reviens de mourir : critiques violentes qui passent à côté du texte, volonté de censure sur le livre pour l’empêcher d’atteindre son public car l’auteur parle de suicide, de sexe et d’amour déçu sans fards… Deux ans plus tard, Antoine Dole ne lâche rien et publie Laisse brûler chez le même éditeur : un triangle où se croisent et s’entrechoquent trois personnages. Noah, anéanti par une rupture et un secret depuis plus de six ans, Maxime qui n’a su le retenir et nourrit rancoeur et incompréhension et Julien qui se réveille ligoté dans une cave, incapable de se souvenir comment il est arrivé là.

Trois personnages aux trajectoires liées et divergentes qui se croisent dans un espace-temps où chacun se noie, flotte et s’embrase et où l’on retrouve les problématiques chères à l’auteur: la difficulté à aimer, la peur de l’échec et de s’ouvrir à l’autre, un univers cru, rageur entre vitalité et désespoir. Une des nombreuses facettes d’Antoine Dole, qui prépare également la sortie d’une bande dessinée Bad Romance, et Fly girls, co-écrit avec la rappeuse Sté Strausz à propos des filles du Hip-hop.

Pour lire mon interview avec Antoine Dole, rendez-vous sur Discordance !

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