Clichés du plaisir, stéréotypes de l’orgasme
Il y a quelques semaines de ça, un photographe m’a contacté pour faire des photos, jusque là rien d’étonnant, mon site de modèle étant toujours actif. J’ai failli envoyer le mail à la corbeille sans trop faire attention, parce que ce que la personne me proposait me paraissait un tantinet cliché, pour ne pas dire éculé, voire usé jusqu’à la corde. Il était question de saisir le plaisir féminin et plus précisément la jouissance féminine pendant la masturbation. Arrêtons-nous deux secondes. J’aimerai comprendre ce qui fascine à ce point les photographes à propos du plaisir féminin pour qu’ils se sentent toujours obligés d’en saisir “les mystères” et les “instants de grâce”. Dans l’absolu, je n’ai rien contre le fait que l’on veuille photographier l’orgasme quelle que soit la pratique qui en est à l’origine, c’est loin d’être évident. Non ce qui ne cesse de m’interroger, c’est pourquoi la masturbation féminine est à ce point un sujet de prédilection pour les photographes de nu et d’érotique. Généralement vous avez tous ceux qui disent que la masturbation masculine n’est pas assez graphique en termes de mouvements. Ceux qui pensent qu’un visage d’homme qui jouit ne présente aucun intérêt. Que c’est même comique. Et puis ceux qui jamais au grand jamais ne s’abaisseraient à photographier deux personnes en train de faire l’amour “pour de vrai” parce que là ça serait pornographique donc vulgaire. Ben voyons.
Par acquis de conscience, j’ai été jeter un oeil aux multiples sites du photographe qui me contactait là avec donc toutes ces images consacrées à la jouissance et la masturbation féminine. Il est amusant de noter les ersatz qu’ont pu faire J.F. Jonvelle et J.L. Sieff dans la tete de tous un tas d’aspirants photographes dans une certaine représentation de la femme. Dieu qu’ils sont nombreux ceux qui ont imité sans jamais transcender! Le cahier des charges est toujours le même: on tient à une féminité naturelle, peu apprêtée, toujours en noir et blanc pas trop constrasté et dans des apparts à grandes fenêtres et parquets au sol. Les lits sur lesquels elles se prélassent ont toujours des gros oreillers, des couettes et des draps blancs et elles boivent du thé dans de gros mug. Et elles se maquillent beaucoup devant le miroir de la salle de bains, si possible en sous-vêtements noir uni. C’est sensé sonner “vrai” mais c’est indubitablement stéréotypé. Partant de ce constat que la beauté féminine (comme je regrette que la fonction guillemets sarcastiques n’existe pas sur un clavier d’ordinateur) naturelle est en noir et blanc et que toutes les filles ont des cheveux de sirènes, la vision de leur jouissance est à l’avenant. Chaque personne qui s’y est attaqué de manière thématique tombe dans les mêmes travers, les mêmes poses, les même regards. Cette vision stéréotypée de l’orgasme ne laisse pas de m’étonner tant c’est un moment où toute la personne se tend dans une attitude qui est souvent à l’inverse de la pose. Un orgasme, c’est la torsion des corps et des visages, c’est le moment où la personne se sort d’elle-même. C’est ça qui est émouvant, quand tout cela transpire l’image et c’est ptet pour ça qu’un site comme Beautiful Agony marche depuis quatre ans. Il suffit de regarder le preview en haut à gauche pour le piger. Et là, pas de discrimination, les filles comme les garçons agonisent de plaisir sous l’oeil de la caméra! (A ce sujet, la lecture de ce texte de la photographe Buffet Froid n’est pas inutile).
A l’occasion quand j’ai un peu marre de tout a, je vais fouiller un peu sur le site de Chagrin. Oui, il faut fouiller, parce que là aussi, on a son lot de photos nues et obscènes un peu faciles voire gratuites. Mais on tombe parfois aussi sur de vraies perles. Et parfois même, ce sont pas forcément les plus explicites qui retiennent l’attention.

(Another thursday morning – Non créditée)
(et en plus, ça vous oblige à fouiller aussi)
Mais dans le style raw et saisissant, on peut aller sur Fuck me et Bend me over. Les éclats de rire côtoient les giclées de sperme, à la pression d’une main, répond l’abandon d’un visage avec une crudité qui paradoxalement, n’est jamais vulgaire. Il y a indéniablement une dimension artistique, là dans le cadrage, là dans la lumière, là dans la manière de saisir l’instant T qui n’est pas forcément l’orgasme d’ailleurs, mais la lutte, le crescendo, la reddition, toute la dimension ludique du sexe et de sa représentation sans forcément tomber dans le cliché Marie-Claire (oui, vous voyez, ceux qui servent à illustrer les sujets “sexe” et qui racontent toujours les mêmes histoires de femmes qui découvrent le plaisir dans les bras de l’amant avant de rentrer chez le mari). Ces sites sont ceux qui racontent le mieux le sexe en image avec juste ce qu’il faut de liquide, de sueur, de peaux qui rougissent, ceux où personne n’a eu peur d’y aller vraiment. Bref que la photo, c’est beaucoup de comédie et de mise en scène, mais il reste des thèmes où l’illusion parfaite, c’est de faire croire que tout est pris sur le vif même quand ça ne l’est pas. Ou du moins, d’arriver à faire de moments totalement non-posés de vraies oeuvres d’art. Dans le genre, c’est comme la photo de concert, scène et foules comprises. Une gageure. (Dans le genre, Nicolas Patault est un demi-dieu, mais on s’égare) Pour terminer sur une note fun, Sylvain Norget réalise des autoportraits qui détournent à la fois les codes des photos de nus de filles… et des gay. Et plutôt bien.



