Triomphe de la vulgarité
A quoi reconnait-on un bon essai? Dès que vous vous mettez à le lire, vous avez envie d’en photocopier des pages entières pour les coller dans la rue. D’engueuler votre libraire pour qu’il le mette en avant plus encore que les autres. Voire de voler des piles entières et les distribuer à qui mieux-mieux. Bref de le faire circuler tant que possible.
Il est plus que probable que je sois complètement passée à côté de Triomphe de la vulgarité de Marc-Vincent Howlett si je n’étais pas tombée sur ce long article que Rue89 a consacré à cet ouvrage et son auteur. D’autant que dans le monstrueux étalage d’ouvrages consacrés à SarkoBoy sur les tables des libraires au rayon politique, celui de Marc-Vincent Howlett est très discret. Pas de photo du président en couverture, pas de quatrième de couv’ outrancière… Mais du contenu, de la réflexion, une intelligence lumineuse qui emporte tout sur son passage.
Comment Marc-Vincent Howlett définit-il cette vulgarité dont il constate le triomphe?
“Il existe une impudeur, plus sournoise et autrement plus dangereuse que les abandons aux plaisirs de la chair; c’est celle de la représentation glorieuse de soi. Elle voue l’individu à se centrer sur sa personne, à la glorifier et l’exhiber comme l’illustration de la réussite: il jouit de sa splendeur individuelle, meme si celle-ci se révèle le plus souvent d’une effroyable médiocrité.” Au-delà de cette constatation qui peut apparaître péremptoire, Marc-Vincent Howlett part donc de l’élection de Nicolas Sarkozy pour montrer qu’il cristallise cette nouvelle ère d’impudeur et donc de vulgarité où se concentrent la médiocrité, le mépris du peuple, la volonté d’imposer une Histoire sans aspérités ni épisodes gênants, le besoin d’imposer le travail comme une valeur morale et une pensée que plus que jamais consensuelle, sans véritable réflexion.
On croit que toutes ces critiques ont déjà été faites avant, mais en lisant Triomphe de la vulgarité, on réalise qu’il est fort dommage qu’on ne laisse pas plus souvent les universitaires s’exprimer sur des plateaux télé, des radios ou tout simplement dans des bouquins. Quand vous voulez les entendre, il faut au moins remonter aux soirées Thema d’Arte. Car les universitaires ont cette merveilleuse capacité à expliquer les choses sans esbrouffe, ni effets de style. Il suffit de lire Marc-Vincent Howlett pour avoir les écailles qui tombent des yeux. On pense qu’il énonce ce que nous sommes déjà censés savoir, alors qu’il pousse très loin sa réflexion en globant les mutations sociologiques, sociétales, culturelles autant que le politique.
Il est difficile de parler en profondeurde tous les aspects des mutations abordées par ce livre car ces 220 pages sont toutes d’une incroyable pertinence. Si j’en prend une au hasard qui aborde le sujet de la télévision, j’y lis ceci:
“Si l’on fait abstraction de [quelques programmes], la télévision ne présente plus le moindre intérêt; elle est devenue un espace promotionnel et le rendez-vous de tous les copains. [...] C’est le règne de la bande. Toute émission tourne autour d’un chef de bande. On cause, on promotionne, on cajole, on abhorre à l’unisson, on désamorce toute forme de critique, en un mot: on rit. Et ce rire est l’expression [...] du bonheur fou d’être entre soi. L’impudeur est en fait à son comble. La télévision nous offre le spectacle de gens qui, avec des talents plus ou moins convaincants, parlent de tout et de rien, tout en s’amusant de tout (le monde) et en ne s’indigant de rien (leurs privilèges).”
La mise en lumière de cette vulgarité et cette impudeur éclaire aussi ce qui en découle: la bêtise. Dans laquelle se complaisent – dans une certaine mesure – nos dirigeants politiques qui misent tout sur l’affect, l’émotion, la réaction plutôt qu’une vraie réflexion de fond quand il s’agit de pondre des lois à la va-vite et les passer en force au nom d’une empathocratie. Entre autres…
Triomphe de la vulgarité est sans doute le SEUL livre qui vaille la peine d’être acheté et lu pour réellement comprendre les ramifications de ce que nous vivons actuellement en France.

Triomphe de la vulgarité, Marc-Vincent Howlett, Editions de L’Olivier, 2008, 220 pages


