Torturez l’artiste!
Je disais l’autre jour encore qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du paysage litteraire français et que ce n’était sans doute pas anodin que je m’éclate bien plus en lisant de la litterature anglo-saxonne que la plupart des saloperies publiées à l’heure actuelle par des auteurs français. Dernier plaisir en date ce Torturez l’artiste! de Joey Goebel , jeune auteur américain de 27 ans, cynique, drole, brillant. Un roman qui en plus attaque de front ce qui gangrène la société du spectacle à l’heure actuelle, à savoir le fait qu’il y ait encore une trop grande place accordée à des oeuvres indigentes, fadasses au détriment de choses plus exigentes et pleines de saveur. Oui, mais comment y remédier? Lisez donc le pitch…
Les États-Unis sont en mal de chefs-d’œuvre. L’influent Lipowitz fonde une société destinée à repérer au berceau des génies propres à régénérer l’art américain. Le principe est simple : l’activité artistique s’étant toujours nourrie de la souffrance, à chaque prodige en herbe est attribué un manager chargé de transformer sa vie en cauchemar. Harlan, jeune musicien et critique à la dérive, chaperonne le petit Vincent que la vie a doté de talents exceptionnels, d’une mère nymphomane et fauchée, d’un physique ingrat et d’une affreuse fratrie. Harlan veille à enrichir ce terrain prometteur en multipliant les interventions traumatisantes… (Source: amazon.fr)
La mise en abyme la plus facile aurait été bien sur que Torturez l’artiste! soit lui-meme un livre-bouse. C’est loin d’etre le cas. Un écriture fine, qui fait mouche, dialogues qui oscillent entre flegme et cynisme et toute une ribambelle de personnages qui font figure d’anti-héros voire meme de beautiful loosers. Harlan, le narrateur de cette histoire dont la grande force réside dans sa crédibilité (il existe tellement d’écoles à l’heure actuelle pour former des artistes our exalter l’ego-trip, pourquoi pas celle-ci donc!) est loin d’etre un salopard, juste un type complètement blasé qui lui-meme a du renoncer au fait que son groupe de musique soit un jour connu, faute d’avoir voulu y incorporer tous les clichés pop qui aurait pu lui apporter la gloire. Le roman navigue d’ailleurs entre le récit proprement dit et des extraits de chroniques musique rédigées par Harlan, des nouvelles et paroles de chansons de Vincent (son petit protégé), des courriers de dirigeants de grands groupes de presse et de musique, à voir d’ailleurs que le franc-parler d’Harlan dans ses chroniques musique lui vaudra immanquablement de se faire virer en début de parcours puisque la plupart des disques qu’il fustige appartiennent au memes dirigeants que ceux qui éditent les magazines dans lesquels il écrit… Une excellente satire sur le monde du spectacle donc bien sur, mais aussi sur cette éternelle question qui agite les milieux artistiques, on sert la soupe, on fait du facile et on s’y s’assure une bonne place ou on reste intègre mais on peut éventuellement se condamner à passer complètement à la trappe faute d’avoir une exposition digne de ce nom? Au milieu de tout ça, Vincent martyre et génie traverse le roman en déployant son talent nourri à coups de souffrance savamment entretenue. Et là soudain me venait cette idée… Si c’est dans la souffrance existentielle et dans les plus grands moments de dépression que l’on peut sortir les oeuvres les plus fortes (voir les premiers albums de Nine Inch Nails par exemple), nos écrivains français ne seraient donc que de faux dépressifs encore une fois complètement nombrilistes? :D Blague à part, un excellent roman, un vrai régal d’écriture et d’intrigue, vivement le prochain de Joey Goebel!

Torturez l’artiste!, Joey Goebel, Editions Héloise d’Ormesson, 2007, 365 pages