Une si douce fureur
Après la lecture du roman Les liens défaits, je m’étais dit que je ne lirai plus de bouquins de Christian Authier puisque j’en pense à peu près tout ce qu’en avait dit [Le Littéraire.com]. Mais consciente qu’il existe peu de personnes capables de réussir brillament tous leurs livres, j’ai eu envie de pousser un peu plus avant pour voir s’il en avait écrit un à même de me plaire. Et pourtant Stock est sans doute la maison d’éditions dont je me méfie le plus. Les spécialistes de quatrième de couv’ qui ne disent strictement rien sur ce qui se trouve à l’intérieur, et des histoires auto-centrées et un peu chiantes, ils sont très forts pour ça. Pour leurs essais, je ne dis pas, ils ont souvent du nez, mais les romans c’est souvent insoutenable. Pour mémoire, il faut quand même se rappeler que le premier éditeur de Christine Angot c’est eux…
Ce qui m’a attiré donc dans Une si douce fureur de Christian Authier, c’est l’histoire dont j’avais glané quelque échos sur la toile et que je vous restitue puisque ça-y-est je l’ai lue. Le narrateur a aimé Valentine, cette jeune femme qu’on lui a présenté un jour un peu par hasard et avec qui il a connu une romance platonique car dans la courte période où ils se sont vus, sa fiancée Emmanuelle était en vacances mais lui était d’une fidélité à toute épreuve. Puis il perd Valentine de vue pendant près de six ans et en lui grandit ce regret immense: il est sûr qu’elle était la femme de sa vie. Un jour, il reçoit un message à la rédaction du journal où il travaille: Valentine a lu son dernier livre et s’est reconnu entre les pages. Elle reprend contact avec lui et entre eux nait enfin la passion amoureuse qu’ils ont à peine effleuré six ans plus tôt. Mais le narrateur sent la félûre chez cette jeune femme et vit soudain dans la terreur de la perdre.
Tout le livre tourne autour de cette interrogation: est-il bon de vouloir vivre à tout prix ce qu’on a pas su saisir quand il le fallait? Vaste sujet qui peut amener de belles envolées passionées et une violence de sentiments. Bon sauf que Christian Authier, tout ce qui est le versant passioné, furieux et bouillonant de l’amour, c’est franchement pas son truc. Il faut que tout soit modéré, à l’intérieur et surtout que ça y reste. D’ailleurs, on peut aussi se demander si le roman c’est vraiment son truc puisqu’Une si douce fureur est un récit autobiographique sans saveur romanesque, ni véritable élan dans l’art de raconter. Ce qui ramène entre autres à cette insupportable manie qui m’agaçait déjà dans Les liens défaits: l’abus de name-dropping. Valentine lui transmet son goût pour la lecture de Technikart (qu’on se rassure, elle lit aussi Cioran), ils sont tout émoustillés de se rendre compte qu’ils aiment tous les deux New Order (et autres puisqu’il y a un nombre assez conséquent de disques et groupes cités dans le livre), un soir, ils dînent même dans une brasserie de Toulouse (je vous ai pas dit? Christian Authier est toulousain) non loin du comédien Lorant Deutsch et ce qui émeut le narrateur c’est de se dire qu’eux aussi, ils sont incognito puisque la plupart de leurs amis ne savent pas qu’ils sont ensemble. Voilà.
Quelques scènes touchantes sortent du lot – ce récit d’un dîner chez la maman de Valentine où le narrateur retrouve la petite fille en elle – mais c’est un récit sans dialogues ou presque, où les gens se croisent sans jamais produire d’impression durable, on mange dans des tas de restaurants (mais le lecteur ne sait jamais quoi), on a plein d’amis qu’on voit régulièrement (mais le lecteur ne sait pas ce qu’ils se racontent) et puis on aime fort et on est incapable d’empêcher la dépression aux tendances suicidaires de la fille qu’on retrouve six ans plus tard et avec qui on ne connaîtra jamais l’été, puisqu’on l’a aimé seulement le temps d’un hiver. Livre sur le deuil autant que le sentiment douloureux de regret, Une si douce fureur ne vaut que par son côté témoignage qui résonnera sans doute chez ceux qui ont vécu la même chose que l’auteur. Mais sur le plan strictement littéraire, pas d’originalité, peu d’audace et une plume de bon élève un peu fade pour un livre qui se lit en une heure, une heure et demie montre en main. Cette Valentine neurasthénique et diaphane, le narrateur devrait nous la rendre émouvante et il n’y parvient pas. Il devrait nous la rendre aussi inoubliable qu’elle l’a été pour lui et non et non, il n’y parvient pas. Une chose est sûre en tout cas, je suis encore moins sûre de vouloir lire le prochain roman de Christian Authier.

Une si douce fureur, Christian Auhier, Editions Stock, 2006, 142 pages
