Polichinelle
L’an passé, les trois jeunes primo-romanciers (27 ans tous les trois) qui ont décroché la timbale en termes de succès critique (de là à dire que les ventes ont suivi c’est un autre sujet dont je n’ai pas vraiment connaissance) pour leur première rentrée littéraire (la plus chiante, celle de septembre), c’était Tristan Garcia, Jean-Baptiste Del Amo… Et donc Pierric Bailly. Les trois ont déclenché des enthousiasmes à peine croyables chez les critiques qui ont tous écrits au choix, “qu’ils n’avaient jamais rien lu de tel”, “que c’était formidable de vitalité”, “que c’était si rare ces auteurs qui évitent l’autofiction pour leur premier roman” etc etc. A ce tiercé, j’en ai déjà écrémé deux non sans énervement, avec cette sensation que je m’étais faite berner, tromper sur la marchandise. Est-ce que Pierric Bailly résiste à cet engouement un an après la sortie de son Polichinelle? Je voulais l’aimer ce livre, je voulais l’aimer parce que le sujet me parlait, parce que l’ambiance évoquée partout me tentait et ça m’a énervée de me trouver une fois encore face à un texte surestimé et complètement hermétique.

Les personnages de Polichinelle sont tous des ados qui s’emmerdent. Ni en ville, ni en banlieue mais au fin fond du Jura, ambiance Marly-Gomont de Kamini en plus trash. C’est l’été, un été brûlant qui suit la fin du bac pour les un(e)s et la super glande pour les autres, entre écoutes frénétiques de rap américain et virées au Shopi pour les bières et le nesquik du petit dèj. Et puis y a le lac pour se baigner, l’abribus pour s’assoir et pis les fêtes de village et pis les “barbares”, ces types du village voisin qui viennent faire chier la petite bande en les traitant de bouseux… Voilà pour le propos, reconstitué à partir des papiers déjà lus ça et là. Il n’est pas dit que j’y serai arrivé avec la seule lecture de Polichinelle, roman fermé sur lui-même où seul le style tient lieu de prouesse, un style craché comme un mauvais rap, aux dialogues souvent incompréhensibles, aux situations non-identifiables. Un roman hallucinant d’opacité. Ce qui a donc enchanté les critiques c’est “la langue, le style” certains se sont même risqués à dire “le flow” voilà il suffisait qu’on leur mette du roman-rap sous les yeux pour qu’ils aient l’impression de lire quelque chose d’exceptionnel. Comme le disait un commentateur déçu sur internet, les livres “exercice de style” font rarement les bons romans. Paradoxal en apparence. Mais en y réfléchissant bien, c’est souvent à cause d’eux que l’on subit les plus grandes souffrances de lecteur. L’histoire, l’intrigue, les personnages, les enjeux, les intentions, la substantifique moelle tout ceci semble s’effacer derrière le travail acharné sur la seule manière d’écrire.
Quand vous lisez ce roman, vous avez l’impression que l’auteur passe son temps à faire son malin. Lui il sait de quoi il parle. Et nous vachement moins. Au bout de trente pages à peine, Polichinelle tourne totalement à vide, on attrape quelques noms connus shopi, Missy Elliot, Dr Dre, Orangina, TTC (et une grosse partie des paroles de Girlfriend) et pourtant, ce livre ne signifie rien. Oui les jeunes dans les campagnes se font chier autant que dans les tés-ci et les banlieues pavillonaires et donc la tentation du fait divers tendance Bully des campagnes va finir par pointer son nez (dans les dernières pages, dimension choc à imprimer je suppose), mais jamais Polichinelle ne fouille le bide, entraine, secoue. D’aucuns diront que ce livre n’est pas fait pour être lu mais “entendu” et cet extrait lu par son auteur pour Libé va dans ce sens. Mais la chose écrite, ce n’est pas la chose orale, l’oralité à l’écrit c’est l’enfer à restituer, très peu en sont capables et là… ça ne marche pas du tout. Ah si seulement les critiques avaient pu faire le même pont d’or au Tourville d’Alex D. Jestaire tout juste un an auparavant… En voilà un putain de bouquin qui a du flow, qui transcende la légende de la ville paumée et morte où il va se passer des trucs dingues, des jeunes en apparence sans repères mais qui bouffe de la contre-culture à tous les repas, un roman-monstre génial et revigorant. Et dont l’apparente oralité témoignait d’un sens très aigu de l’écriture. Mais bon Tourville, ça faisait 700 pages et c’était publié au Diable Vauvert, pas chez P.O.L…
Polichinelle, Pierric Bailly, Editions P.O.L, 2009, 234 pages






