Les grands espaces, le soleil à perte de vue, la route, la solitude. Into the wild donc. Qu’est-ce qui pousse à laisser derrière soi un avenir brillant, confortable pour tout lâcher et décider de parcourir les Etats-Unis en long, en large en travers et dans ses moindres recoins?
Christopher “Supervagabond” McCandless vient d’empocher son diplôme, il a jeté son chapeau plat à pompom en l’air, ses parents l’invitent à diner et lui proposent 4X4 rutilant pour changer sa Datsun qui pourtant marche très bien, mais Christopher est déjà ailleurs, très loin. Cette vie toute tracée qui l’attend n’est pas la sienne. Et il va s’empresser de la quitter dans une belle image cinématographique: il coupe ses cartes de crédits, de bibliothèque, de sécu, fait don de sa bourse de 20000$ à une oeuvre de charité, brûle ses papiers. Et part à l’aventure sans laisser d’adresse avec presque rien: sa voiture, un sac à dos, une mousse de caming, quelques vêtements et ses chers livres.
Le film de Sean Penn est d’une très grande beauté cinématographique dans le sens premier du terme: ciel et terre sont filmés avec un amour proche de l’adoration. Des ralentis décomposent le moment où les gerbes d’eau d’une rivière éclatent en étoile contre des rochers, la poussière qui se soulève dans la lumière du soleil d’un champ de blé se déroulant au loin comme un océan d’or, les étendues neigeuses en nappes épaisses et douces. La topographie entière des Etats-Unis vus par les yeux de Christopher McCandless et par la caméra de Sean Penn est un émerveillement constant pour le spectateur: sensation d’ouvrir sa cage thoracique et respirer à plein poumon cette vie sur la route en extra-large. Une pure beauté plastique qui contrebalance une histoire où le personnage principal ambigu et souvent antipathique incarne une forme d’arrogance et d’égoïsme violents cachée sous des desseins en apparence nobles et purs. Christopher McCandless prend régulièrement la pose quand il lit ses livres assis sur des rochers, cite ses auteurs préférés – que des classiques comme Nicolaï Gogol. Il est incapable de s’investir dans la moindre relation humaine, du moins il fait bien en sorte de ne s’attacher à personne, ne donne aucune nouvelle à ses proches, est à la limite se servir des autres pour arriver à ses fins. Fait-il cela pour ne pas se laisser détourner de son but (atteindre l’Alaska et y vivre seul, coupé du monde avant de revenir à la civilisation)? Ou tout simplement car il est d’une suffisance qui frôle l’inconscience?
Dans Into the wild, c’est le tout le mythe du retour à la nature qui en prend un coup dans l’aile. N’écoutant que son instinct, Christopher ne se prépare jamais assez à ce qu’il va affronter: complètement et entièrement seul, il n’écoute personne, ce qu’il va expier durement. Quand il tue un orignal, inconscient du travail que demande cette bête de part sa corpulence, il assiste impuissant à son pourrissement en quelques heures et écume de rage d’avoir saccagé une bête pour rien. Parce qu’il ne peut préparer seul un animal de cette taille. Quand il veut quitter l’Alaska après la fonte des neiges, il a oublié que la rivière qu’il doit traverser est en crue pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines… Et reste bloqué au milieu de l’Alaska. Emile Hirsch, bouille ronde, adorable petite gueule d’amour touchant et insupportable donne corps à ce personnage qu’on admire pour son jusqu’au-boutisme mais auquel on ne peut jamais s’attacher, à l’instar de ceux qui croisent sa route.
Sean Penn fait d’Into the wild un questionnement certain sur le rapport à la nature et à ceux qui nous entourent. Aller au bout d’un rêve, est-ce obligatoirement se fier à son seul instinct et écraser tous ceux qui passent sur sa route? Contrebalançant ce “voyage au bout de la solitude” par des images superbes, Into the wild est une spirale de souffle et de violence d’autant plus inattendue qu’elle se pare d’un sujet en apparence noble et potentiellement démago. On en sort secoué.