Les Invincibles
Ca parait presque incroyable, mais il y a quelques temps de cela, Arte a diffusé une série. Une série qu’elle co-produite, sur une idée de base rachetée aux canadiens qui savent parfois créer de sacrés succès du genre (Le coeur a ses raisons ou Un gars, une fille) nommée Les Invincibles. Le but avoué était de rajeunir quelque peu l’image de la chaîne, conquérir de nouvelles parts de marché, surfer sur l’intérêt que représente une bonne série télé en tant qu’identité forte. Comme me l’ont dit les filles du stand Arte au Salon du Livre “C’est tout ce qui est à l’opposé de l’image d’Arte.” Louable envie que de se dire qu’on va réussir à séduire un public trentenaire accro aux séries américaines, mais avec les moyens du bord. Ce genre d’initiative est toujours salutaire, la circonspection n’empêche en rien d’applaudir et d’avoir envie d’y regarder de plus près.
Les invincibles sont quatre garçons de Strasbourg (co-production Arte oblige). A l’initiative du plus casse-couilles des quatre (François-Xavier dit FX), ils décident de faire un pacte. Le soir même à 21h (pour l’occase, ils se voient remettre d’horribles montres digitales en plastique bleu électrique, mais on n’a pas droit à une réplique du genre “Synchronisons nos montres!” à la Mission impossible), ils doivent tous les quatre quitter leur copine du moment et ainsi redécouvrir les joies du célibat, faire des trucs de oufs, profiter de leur jeunesse et ne rien regretter quand ils seront devenus des vieux cons. Bien entendu rien ne se passe comme prévu. Hassan, le gentil ramasseur de couches-culottes usagées en crèches et maisons de retraite est en couple avec une emmerdeuse qu’on a envie de passer par la fenêtre dès les premières minutes (d’autant qu’elle a un côté flippant avec ses yeux exhorbités pour surjouer l’hystérique) et il n’ose pas la quitter. Mano, le rockeur raté qui bosse chez un disquaire (un VRAI disquaire avec des bacs en bois, des CD et des vyniles tout ça) est tellement connard qu’il trouve le moyen de se faire devancer par sa copine (Lou Doillon qui décidément bénéficie super bien de la profession de ses parents) qui le jette avant même qu’il ne puisse lui dire quoi que ce soit. Vince, c’est le beau gosse libidineux pété d’oseille qui bosse au parlement européen et trouve le moyen de jeter sa nana quand elle apprend que sa grand-mère est dans le coma. Et enfin FX, le cerveau de l’affaire, le fils à papa qui justement vit toujours chez son père dans son grand pavillon et termine ses études tout en s’occupant de louveteaux (les Scouts de France, pas les animaux) qui quitte sa blonde au prénom allemand en pleine séance de cinéma. S’ensuivent la revanche des exs qui s’accrochent ou veulent se venger, les parents dépassés par les évènements, les plan culs plus ou moins foireux et les clauses du pacte à respecter totalement délirantes (réunions du quatuor toutes les semaines à quatre heures du mat’, ramener la brosse à dents de la fille qu’on a levé pour prouver qu’on se l’est faite chez elle sans s’engager etc.)…
Tout ça fleure bon la virile camaraderie, saupoudré d’esprit geek qui existe par un deuxième niveau de narration visuel. Hassan, qui collectionne les figurines des Chevaliers du Zodiaque et de Dragon Ball est aussi dessinateur de mangas à ses heures perdues. Du coup, le récit est sans cesse coupé par les planches dudit manga qui se résume à des dessins pourris et une animation flash dégueulasse où nos quatre héros sont des héros qui évoluent dans un monde heroic-fantasy d’opérette raconté par une voix off pas très inspirée. Là déjà ça coince. Plutôt que de payer de bons dessinateurs, voire de se fendre d’animation 3D, de dessins animés, ils ont préféré ça. Soit. Après ce n’est pas là que se situe l’histoire, donc penchons-nous sur la structure narrative. Le format pour ce qui se veut une série de comédie est un réel problème: 52 minutes par épisode quand les meilleures sitcom n’excèdent jamais 25. Une durée qui convient beaucoup mieux à des séries dites à suspense ou dramatiques mais pas vraiment à ce qui exige du ressort comique. Par conséquent la première saison compte 8 épisodes. De fait, le démarrage des Invincibles se révèle incroyablement lent et pénible: il faut attendre l’épisode quatre (la moitié de la première saison!) pour commencer à se prendre un minimum à l’intrigue avec des personnages dans l’ensemble pas très attachants ni très charismatiques. Et quand on n’a pas la prétention de faire une série “à intrigue”, il faut travailler les dialogues et les gimmicks de ses personnages…
Ce qui manque aux Invincibles, c’est du punch et du fun et ce malgré la présence de la fine équipe de La chanson du dimanche à l’écriture de l’adaptation française qui en profite pour signer le générique de la série. Pourtant les archétypes sont là: la minorité visible qui bosse dans le nettoyage, le rockeur cynique, le business-man qui découvre les joies de l’échangisme et de la bisexualité, et l’étudiant en psycho égocentré insupportable. Quant aux filles, ce ne sont plus des archétypes mais carrément des caricatures qui représentent ce qui peut se faire de pire dans le genre féminin, voire humain: hystériques, calculatrices, menteuses, chiantes… Ou maladroites, lourdes… Très vite, la série passe du ressort comique à celui du drame, tout ce petit monde se ment, pleure, se pique les exs et se fâchent à tout jamais, notamment Hassan qui est incapable de dire à sa copine qu’il doit la larguer et finit par se faire renier par ses potes qui découvrent qu’ils vont carrément se marier. Le problème principal de la série, c’est sans doute le fait qu’elle copie à l’identique la série originale dans les moindres détails: caractères des personnages, déroulement des situations, rebondissements etc etc.
Quelque part, ça m’emmerde de me dire qu’il faut qu’Arte adapte au détail près le concept pour se sentir capable de tenir la route. Et à part ça, ce qui me gonfle dans Les Invincibles, c’est que ça correspond à tous points à des vies de trentenaires merdiques, pas drôles, la vie de mecs qui sont obligés de se fixer un pacte complètement crétins pour avoir l’impression qu’ils vont se libérer pour vivre des choses extraordinaires et qui au final vivent des trucs encore plus merdiques tout en faisant du surplace absolu. Sans doute, suis-je pervertie par le fait que tous les trentenaires que je fréquente ne ressemblent pas à ça. Même ceux qui sont en couple depuis longtemps et en ont en apparence une vie rangée sont mille fois plus heureux que les connards qu’on nous montre là-dedans (Marshall et Lily, au passage, ça leur dit quelque chose à tous ces scénaristes?). Les trentenaires que je vois autour se déchirent à des concerts, cuisinent des bouffes monstrueuses entre potes, peuvent avoir autant de discussions pour savoir si Jim Profit est un personnage mille fois plus pervers et inquiétant que Dexter Morgan que de débats passionnés pour savoir si les mairies de gauche sont encore plus chiantes que les mairies de droite quand il s’agit de lâcher des subventions pour la culture, sont capables de ne pas tout sacrifier à leur boulot tout en gagnant leurs vies décemment, j’en passe et des meilleures. Bizarrement j’ai tenu jusqu’à l’épisode 8. Puis entre-temps, j’ai fait plein d’autres trucs et… j’ai jamais eu envie de regarder l’épisode 8. Et ça ne m’a pas manqué. Et sans doute quelque part, tout est dit…
