Cadence

In: Bouillon de culture - Sunday 25 April 2010 @ 20:14 - Comments (3)

Il existe beaucoup de procédés littéraires qui peuvent se révéler gavants au possible dans un roman. De ceux qui vous gâchent la lecture parce que vous ne voyez que ça et cela vous empêche de prendre le tout un minimum au sérieux. Dans Cadence de Stéphane Velut, il y en a un dès la première page. Il y est écrit que toutes les pages que vous allez sont issues d’un cahier que l’auteur (on suppose) a retrouvé dans une petite maison en 1999, que c’était une écriture serrée, confuse et pleine de renvois et de ratures. Mais sinon rien n’a été changé ou modifié, à part le nom de la rue munichoise où a vécu l’auteur du récit. Voilà l’entrée en matière. Donc logiquement les pages qui suivent sont des avertissements du type qui écrit un journal en étant persuadé qu’il sera retrouvé, que ses écrits lui survivront, que si vous l’avez entre les mains, c’est que lui est sans doute déjà mort, mais il est mort en assumant sa perversité et ses bizarreries. Et le détail a son importance, puisque le roman se déroule en 1933, en Allemagne et à Munich. Ces teutons de l’époque nazie, infoutus d’être autre chose que des tarés apparemment.

Nous ouvrons donc un faux journal intime qu’on voudrait faire passer pour vrai et qui raconte comment le peintre-narrateur se fait passer commande pour réaliser un tableau d’une enfant qui puisse représenter au mieux la grandeur de la nouvelle Allemagne, une enfant pure et resplendissante, qui doit toucher tout le monde et surtout le peuple. On lui envoie donc un modèle, une blonde aux yeux clairs plus tout à fait une enfant, mais pas exactement une adolescente. Une fille aux yeux tristes et résignés. Le peintre n’en fait pas un modèle, il en fait un jouet. Une chose qu’il serre dans un carcan articulé spécial qui la transforme en monstrueuse poupée vivante, qui tourne la tête et les yeux selon un mécanisme précis et se déplace mécaniquement dans l’appartement-atelier.

La forme du faux journal imprime une forme curieusement factice et ampoulée au texte. Le narrateur prend le lecteur à témoin et ne cesse de se mettre en scène avec l’arrogance du type sûr de son bon droit, qui écrit comme on déclame et se vautre avec joie dans l’exhibitionnisme (”oh j’écris un journal pour la postérité, j’ai l’air de me flageller, mais en fait je jouis littéralement de savoir que quelqu’un tombera un jour dessus!”). En ayant recours à cette construction, Stéphane Velut amoindrit considérablement la sensation d’horreur qu’il veut de toutes évidences apporter à Cadence. Son narrateur est un comédien narcissique qui surjoue et c’est triste, mais l’acte de torture qu’il inflige à sa ravissante “pensionnaire” glisse sur le lecteur comme l’eau sur les plumes d’un oiseau.

A mi-parcours, le texte se modifie et vient enfin l’aspect véritablement troublant de Cadence. Le narrateur voit sa réalité se distordre autour de lui. Sa pensionnaire devient progressivement “la mante”, et n’est plus qu’un insecte aux mandibulles plus ou moins abimées par les sangles et les plastrons que le narrateur et sa domestique Felice resserrent sur son corps. Et le narrateur, à force de se terrer dans son atelier/appartement, bourrelé de peur à l’idée que les nazis qui viennent de temps à autre vérifier la bonne marche du projet puissent se douter de la manière dont il s’occupe de la jeune enfant, se voie, se ressent comme un rat. Non pas un rat fourré et majestueux, mais une créature sorti d’un roman d’épouvante: poil crasseux, longue queue, dents acérées, prompt à mordre et saigner à blanc quiconque voudrait lui retirer sa créature. Le texte semble être sous influence et commence à faire douter… Si le narrateur dérive à ce point, peut-être que tout ce qu’il a dit dès le départ était faux et pure fabrication de son esprit. D’autant que Stéphane Velut ne cherche pas à donner un aspect crédible pour un texte soi-disant confus qui de fait est rédigé de manière impeccable, propre, c’est du travail bien fait, y compris dans le glissement progressif vers une folie hallucinée qui apparait, en dépit d’une fascination certaine, ordonné et presque attendu.

La montée du nazisme en toile de fond qui cherche à purifier l’Allemagne de l’Art Dégénéré en lui imposant l’art héroïque écrase le parcours de cet étrange narrateur presque trop didactique, ce qui fait de Cadence un roman modérément scandaleux. Il y a de la cruauté, de la soumission, des nazis, une poupée vivante, une écriture où le narrateur n’en finit plus d’aller chercher le lecteur pour le dégoûter, lui faire horreur, le tenir par les tripes et il résulte pourtant du roman de Stéphane Velut une curieuse impression d’objet littéraire trop bien calibré pour être réellement honnête et impérissable.

Cadence, Stéphane Velut, Christian Bourgois Editeur, 2009, 190 pages

3 Comments »

  1. Ah, voilà, maintenant je sais pourquoi je n’ai rien écrit sur ce livre après l’avoir lu : je devais sentir que quelqu’un en penserait exactement la même chose que moi, mais le dirait mieux.
    Si fait.
    (un gros flemmard vous salue^)

    Comment by secondflore — Sunday 25 April 2010 @ 23:01

  2. Tu sais quoi? Tu me rassures, Secondflorinou… J’ai désespérement cherché une critique pas forcément assassine, mais au moins mitigée sur ce livre et rien que dalle, à croire que c’était un chef-d’oeuvre subservif et finalement c’est très convenable…

    (en plus, il m’a piqué le Prix Sade 2009, si c’est pas énervant huhu)

    Comment by Dahlia — Sunday 25 April 2010 @ 23:15

  3. Je n’ai pas vu non plus de panégyrique (sinon j’aurais peut-être dégainé)
    Et mon petit doigt me dit que dans les jurys de prix, les amateurs d’exercices de style sont sur-représentés…

    Comment by secondflore — Monday 26 April 2010 @ 10:09

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