Les accommodements raisonnables
Jean-Paul Dubois fait partie de ces rares auteurs dont je parle en disant que je l’aime d’amour. J’ai souvent dit de lui, “Il est tellement bon, que même quand il fait un livre moyen, ça reste absolument brillant.” Il existe peu d’artistes en général qui ont une constance dans l’excellence: au cinéma par exemple, prenez un Clint Eastwood, il n’y a pour ainsi dire rien à jeter dans sa filmo de réalisateur. Pour Jean-Paul Dubois, je me demandais quand est-ce qu’allait arriver le premier chagrin d’amour, le moment où j’allais être déçue par un ouvrage de mon auteur tellement aimé. Déjà quand j’ai lu Une vie française à sa sortie en 2004, je me disais “putain, c’est sans conteste l’un de ses meilleurs, celui qui résume tous les autres, c’est extraordinaire de sensibilité et de drôlerie!” Quand vous dites ça d’un artiste quel qu’il soit, c’est que vous anticipez déjà sa chute. Inconsciement, je n’avais pas lu Vous plaisantez monsieur Tanner et Hommes entre eux qui ont immédiatement suivi Une vie française.
Les accommodements raisonnables me déçoit et se met à pêcher justement là où Jean-Paul Dubois a toujours été brillant: sa constance. Ici il est tellement constant qu’il ne se fatigue pas une seconde. Il connait son boulot, il cisèle ses phrases avec art, ses personnages sont parmi les rares que je trouve toujours attachants, même lorsqu’ils sont méprisables. Surtout lorsqu’ils sont méprisables devrais-je dire. Mais dans Les accommodements raisonnables il n’y a pas l’élan, le souffle d’Une vie française, il n’y a plus cet humour décapant de Kennedy et moi ou La vie me fait peur, il n’y a pas non plus ce mordant, ce venin de Je pense à autre chose, même pas l’émotion de Maria est morte qui est sans doute le plus beau livre qu’il m’ait été donné de lire sur la perte d’un enfant.
Ici il s’agit toujours d’un Paul, Paul Stern exactement, sa femme Anna est dépressive au stade terminal (elle passe son temps à dormir et ne dit rien), son père qui a toujours eu des rapports ultra-conflictuels avec son frère enterre ce dernier quand le livre commence et hérite de la fortune de ce flambeur. Paul est script doctor, il arrange les scenarios branlants et adapte des romans pour le cinéma et la télévision. On lui propose une offre en or, passer plusieurs mois à Hollywood et travailler sur le script d’un remake d’un film français qui n’avait pourtant eu qu’un succès d’estime. Arrivé sur place, il se fait réveiller régulirement la nuit par son père qui lui raconte sa nouvelle vie de flambeur, vit dans un appart qui pue le poulet grillé et observe la façon dont travaille l’industrie du cinéma américaine. Mais surtout il rencontre Selma, qui est un sosie quasi-parfait d’Anna avec près de trente de moins.
Ce livre est pour moi l’amorce de la chute de Jean-Paul Dubois s’il ne décide pas de se reprendre un peu. Ici, il a tendance à être une caricature de lui-même, du moins de ses livres. Il y a cette impression désagréable qu’il y a longtemps que l’auteur “n’est pas sorti de chez lui et ne voit plus grand-monde”. Ca manque singulièrement de chair, de ressenti, de vigueur. Et ça m’est d’autant plus désagréable de dire ça d’un auteur que j’aime énormément. Il reste quelque chose d’excellent chez Jean-Paul Dubois, ce sont ses chroniques sur les Etats-Unis pour le Nouvel Obs et qui sont regroupés notamment dans Jusqu’ici tout allait bien en Amérique. Désormais, c’est dans cet espace qu’il continue à donner tout son sel et son talent. Par contre, en tant que romancier, je commence à me faire du souci sur sa capacité à se réinventer, même dans la constance. Nous verrons bien pour les prochains.

Les accommodements raisonnables, Jean-Paul Dubois, Editions de L’Olivier, 2008, 261 pages
C’est vrai qu’il est d’une régularité dans le talent qui est incroyable !
Tiens du coup, j’espère qu’il va sincèrement se reprendre !
Tu sais qu’il est toulousain ?
Et dire qu’il ne connait pas encore Filaplomb !
:-))
Comment by Filaplomb (éditeur) — Wednesday 10 September 2008 @ 11:05
Je rêve, tu me demandes à MOI si je sais que JP Dubois est toulousain! Un peu que je le sais, j’avais même pu faire signer mon exemplaire d’Une vie française à Ombres Blanches il y a qq années ;)
Comment by Dahlia — Wednesday 10 September 2008 @ 11:12
Ah ben voilà, je me demandais…
J’avais eu les mêmes pressentiments après “Une vie française” (le fameux syndrome de l’album-juste-après-un-bestof)
(Je ne pourrai sans doute pas m’empêcher d’aller vérifier quand même)
Et oui, quand je serai grand, je veux être Jean-Paul Dubois écrivant ses chroniques américaines pour l’Obs !
Salutations du Nord de la Loire ;)
Comment by secondflore — Wednesday 10 September 2008 @ 14:45