[Ciné] Critiques express #2

In: Cinoche and dividi - Sunday 7 February 2010 @ 15:05 - Comments (0)

Midnight Meat Train

Curieux destin pour ce Midnight Meat Train, balloté pendant deux ans dans les festivals d’horreur et de fantastique, sorti hyper discrètement en juillet 2009 et semble-il encore trop ignoré aujourd’hui. Adapté de Clive Barker, il part d’une réflexion autour de l’art (Leon Kaufman, photographe, est poussé par une galeriste à prendre des clichés sur la réalité des dangers de la faune nocturne new-yorkaise afin de lui ramener une matière plus intéressante pour ses riches clients) pour aboutir à un film d’horreur dérivant tranquillement vers le fantastique savamment orchestré et délicieusement amoral. Leon croise un soir la route d’un étrange passager qui attend toujours le dernier métro sur le quai pour y monter. Massif, toujours muet, vêtu d’un complet gris et une énorme mallette, l’homme travaille le jour dans un abattoir. Leon se rend alors compte qu’il représente sans doute plus qu’un excentrique, d’autant qu’il y a une recrudescence de personnes disparues dans le métro depuis plusieurs semaines déjà. Le réalisateur Ryuhei Kitamura construit son film comme un thriller branché (lumières métallisées, couleurs froides) et s’en éloigne progressivement pour entrer dans la tradition du cinéma gore de belle facture: il multiplie les angles de vue tourbillonnants, les plans qui giclent et dégoulinent jusqu’à arriver à un final inattendu qui repousse toutes les craintes d’un slasher à la petite semaine. La vraie faute de goût du film revient à la romance entre Leon et sa petite amie qui jouent à fond sur le thème “oh chéri, pourquoi as-tu tellement changé, je t’en prie parle-moi”, petite amie dont la présence ne se justifie que pour la scène finale et qu’on ne dévoilera pas ici.

Mes stars et moi

Mon dieu, mon dieu mais qu’est-il arrivé à Laetitia Colombani? On la laisse avec un premier film génialement construit en dépit d’un casting opportuniste avec un scénario et des trouvailles de montage à l’avenant, où aucun détail n’était le fruit du hasard, un film qui, malgré son histoire “à twist” se laisse revoir avec plaisir comme un tiroir dont on continue à découvrir les double-fonds. C’était hautement prometteur. Et voilà, tout cela auto-saboté au profit d’un deuxième film en forme de comédie poussive, vulgaire, surtout pas drôle et qui en première partie de soirée à la télé ferait zapper même les plus indulgents. Là on ne parle même plus de casting opportuniste avec le super-bankable Kad Merad qui devient le Clovis Cornillac de la comédie (au point que ça donne des idées à certains), les cautions Deneuve et Béart (qui font tout ce qu’elles peuvent pour maintenir un prétendu second degré sur leurs rôles) et des caméos affligeants de nullité scenaristique (Dominique Besnéard qui joue le rôle d’un agent prénommé… Dominique Bhé). Cette histoire de gentil stalker qui veut faire le bien de ses actrices préférés et qui se retrouve pris à son propre piège s’enraye au bout d’un quart d’heure et c’est assez vilain pour un film qui dure quand même une heure et demie…

L’été meurtrier

On regarde L’été meurtrier comme un vestige d’un temps révolu du cinéma français. Ce cinéma qu’on dit si friand de drames, d’hystériques, de gens qui se déchirent laissait éclater là tout l’art qu’il avait à les mettre en scène. Elle jouée par une Adjani au sommet de son potentiel de sex-symbol farouche, petite cousine bi-polaire de la Juliette de Et Dieu créa la femme qui contrebalance ses desseins meutriers et névrotiques sous ses faux ongles et robes à volants prisunic. Souchon en Pin-Pon, pompier volontaire nonchalant et amoureux fou de la première sans imaginer une seconde le drame et l’échaffaudage monstreux qu’elle construit autour de lui. Une réalisation d’une précision froide et coupante qui déguise sa violence dans des images noyées de soleil, de couleurs vives et la si jolie Provence. Elle, la semi-orpheline rongée le drame de ses parents qui n’est pas si facile à oublier dans la France campagnarde de l’après-guerre – Sébastien Japrisot le scénariste situe le tout au milieu des années 70 – dévastant tout sur son passage en entrant dans la vie de Pin-Pon, traversant le film au son d’un piano mécanique dont les notes finissent par glacer le sang. Tous les personnages qui oscillent entre stéréotypes à première vue faciles, à première vue seulement tant ils savent détourner ce que l’on pense d’eux. Fascinant et intemporel.

Erotica Anima

In: Arts Grafiques & Vidéos - Sunday 31 January 2010 @ 17:41 - Comments (0)

Dimanche dernier, dernier jour avant de quitter Paris et rentrer dans mes pénates. Je revois Wilfried, ça fait presque un an qu’on a pas pris le temps de se faire un café/taillage de bavette un peu tranquille. Le décor est conforme aux canons du cliché parisien: un café aux moulures et pâtisseries de stuc, la pluie de l’autre côté de la vitre, des serveurs qui râlent et nous deux qui devisons entre chaise en bois et banquette de plastique rouge. Il a ramené son exemplaire de Adore acheté depuis des mois, on a les fétichistes qu’on mérite et je suis toujours contente d’écrire des dédicaces longues comme des romans sur la page de titre (surtout quand la personne a lu le texte alors qu’il n’était encore qu’un manuscrit). Il me dit alors “Attends, moi aussi, j’ai un livre à te proposer si tu veux!” ironisant aussitôt sur le côté camelot de la chose et me sort un petit livre broché comme un cahier d’écolier où se décompose en huit images la progression d’Erotica Anima.

- Elles sont… belles et étranges. Qui les a faites?
- Une amie… Soizic Sanson.

- Mais dis donc, c’est toi qui pose avec un masque de Paul Toupet!
- Oui, c’est moi enfin disons plutôt que c’est la créature! Soizic est en autoportrait par contre.

En fait ce que je n’aime pas dans cette série, c’est son format. Les images trop petites sur mon exemplaire et qui mériteraient de se déployer. Et puis les effets-hachures qui griffent les bords cadres… je ne crois pas qu’il manquerait vraiment quelque chose à la photo si elles n’étaient pas là. Mais la théâtralité qui compose chaque image, cette façon de jouer avec tous les codes des fétiches et de la domination, utiliser l’image si négativement connotée du lapin pour exprimer une sexualité puissante et en sortir une réelle bestialité… C’est frappant. (Du coup, j’ai pris un exemplaire forcément… sauf que là, moi aussi j’ai eu ma dédicace du lapin en prime :))

Pause glande

In: Et pendant ce temps-là à Vera Cruz - Friday 29 January 2010 @ 18:08 - Comments (0)

Du boulot, du boulot, du boulot par-dessus la tête. Même pas le temps de venir poster une chronique bien vitriolée ou tout simplement enthousiaste ici, c’est vraiment agaçant. Tout juste si j’ai pris le temps de m’inscrire Sur Formspring.me suite à une discussion assez marrante sur le concept de l’interview incensurable avec LeReilly lundi dernier. Donc si vous avez envie de venir me poser des questions, auxquelles je répondrai (ou pas) histoire de me détendre à peu près tous les 3000 signes, n’hésitez pas, c’est là:

Cashback

In: Cinoche and dividi - Sunday 24 January 2010 @ 23:24 - Comments (4)

Sean Ellis, photographe et désormais réalisateur d’origine anglaise se dit un jour: “J’ai fait un super court-métrage qui s’appelle Cashback, vu qu’il a vachement bien marché dans les festivals et même remporté des prix, pourquoi ne pas l’étirer comme du chewing-gum pour en faire un long-métrage qui passera beaucoup plus facilement dans les salles de cinéma et avec lequel je vais me faire un super nom?”. C’est une idée un peu con vu que son scénario est somme toute très pauvre et le propos esthétique peu propice à tenir la distance sur plus d’une heure trente. Pourtant il le fait.

Se servant de ses propres souvenirs, Sean Ellis raconte comment Ben Willis, étudiant aux Beaux-Arts plaqué par sa petite amie Suzy perd progressivement le sommeil. Quitte à ne pas rester éveillé pour rien et éviter de penser sans arrêt à son ex, il se fait engager chez Sainsbury et travaille dans l’équipe de nuit. Là, il se rend compte qu’il a un don extraordinaire: celui d’arrêter le temps et de pouvoir figer ce qui l’entoure et le contempler à sa guise, surtout la beauté, ah l’insaisissable beauté.

Le beau film esthétisant en toc que voilà! Un vrai, assumé de bout en bout, niais, neuneu, du prêt-à-s’extasier “c’est sublime”! Sublime? Bon voyons. Sean Biggerstaff, si fluet et ectplasmique qu’on se demande comment il a pu emballer une fille aussi belle que Michelle Ryan est un artiste qui ne peint que des super belles gonzesses, que s’il les prenait en photo, à coup sûr ça donnerait du David Hamilton. Comme il peut figer le temps, il dénude les clientes du supermarché ou il bosse (enfin il relève leurs tee-shirts et remonte leurs jupes, les croque vite fait et hop il les rhabille avant de remettre le temps en place), fait quelques gags genre déplacer son supérieur complètement stupide dans la trajectoire d’une bouteille de lait que se lancent ses deux collègues, il peut aussi détailler jusqu’à plus soif la belle Sharon (jouée par Emilia Fox) sa jolie collègue caissière. Dans le même temps, il débite tout un tas de lieux communs sur la beauté (qui bien sûr ne se trouve que dans les nichons parfaitement moulés de ses modèles), qu’on ne peut retenir, si éphémère et donc tellement fragile. Sharon ira même jusqu’à lui dire “Ah j’ai toujours rêvé de connaitre un peintre… J’ai souvent pensé qu’ils avaient la capacité de voir la beauté dans tout ce qui les entoure.”

Sean Ellis se laisse entièrement étouffer par le degré zéro de son ancien métier de photographe de mode là où l’on espérait qu’il apporte une vision beaucoup plus élaborée que le simplisme ambiant des jolies vignettes de supermarché (c’est le cas de le dire). Cette alternance de philosophie à la con sur l’amour qui peut s’en aller du jour au lendemain et les scénettes pseudo-drôles avec des personnages secondaires lourdingues dont les running-gag tiennent lieu de personnalité (le meilleur ami de Ben qui se fait systématiquement jeter son verre à la figure par ses conquêtes) achève au piolet ce qui est déjà foutu. Cashback le long ne vaut sans doute pas Cashback le court: 18 minutes pour exposer une idée aussi minimaliste soutenue à grand-peine par du photoshopage de cinéma, c’était sans doute largement suffisant. Pire, ce Cashback accrédite l’idée insupportable que la seule beauté, c’est celle des visages féminins parfaitement lisses, figés, dénués de toute trace de pulsations ou de vie. Détestable.

Quand nous serons heureux

In: Bouillon de culture - Wednesday 20 January 2010 @ 12:22 - Comments (6)

L’autre jour, je voyais une fille dans le métro qui lisait le recueil de nouvelles d’Anna Gavalda. Again. L’auteur par excellence dont on dit que si on l’aime tant, c’est qu’elle parle des vrais gens (et surtout pas parce que ses bouquins ressemblent à des comédies françaises de première partie de soirée sur TF1). A ce moment-là, j’étais moi-même en train de lire Quand nous serons heureux de Carole Fives (un recueil de fictions comme précisé sur la page de titre), réalisant le contraste. Car on est tenté de dire que Carole Fives écrit elle aussi sur la vraie vie des vrais gens. Mais c’est peut-être le pire livre à lire dans le métro. Parce qu’avec lui, c’est bien votre vraie vie qui vous saute à la gueule dans ce qu’elle a de plus névrosé, noir, mesquin, insupportable en fait.

Parce qu’elle choisit de parler de tout ce qui fait mal au quotidien, tout ce qui étouffe à force de rester enfoui sous la surface, Carole Fives écrit Quand nous serons heureux avec une violence sous-jacente perpétuelle. Plus on tourne les pages, plus on voudrait s’arrêter, demander de l’air, crier grâce. Impitoyable avec ses personnages qu’elle fait tournoyer dans un ballet de pantins désarticulés, d’âmes à la dérive, elle dessine au fil des pages des existences où on ferait n’importe quoi pour attirer l’attention d’un père jusqu’à oublier d’exister par soi-même, où il est plus facile de transformer des coups ou un viol en acte d’amour pour le supporter. Les artistes y sont des fumistes qui veulent se donner des airs de profondeur trompeuse, ou des rmistes qui en chient pour travailler leurs oeuvres et justifier de leur situation à l’assitante sociale de la CAF. Les femmes crèvent de solitude parce qu’elles ne sont plus assez belles pour le mari qu’elles ont épousé ou crèvent de désespoir de n’avoir pu surmonter leur absence d’estime d’elles-mêmes en se faisant raboter jusqu’à l’âme par un chirurgien esthétique. Les fictions de Quand nous serons heureux sont autant de gouttes de noir poison qu’il convient de prendre à petites doses pour éviter d’avoir envie de se flinguer dans la foulée.

Resserrant ses textes sur deux à quatre pages en moyenne, choisissant les instantanés, Carole Fives n’évite pas la complaisance ou l’invraisemblable (la femme qu’on marie et voile de force qui aligne toute la symbolique de la femme iranienne à la limite du cliché, deux fans de David Bowie qui commettent des meurtres pour rencontrer leur idole et arrivent à leurs fins sans être inquiétées). Jusque dans le texte final, qui force la main au lecteur sur ce qu’il est sensé ressentir alors qu’il va refermer le livre. Pourtant, la cohérence, la régularité de ces fictions où les personnages se répondent et même se croisent d’une histoire à l’autre force le respect. Un premier livre dont on sent qu’il en appelle d’autres.

Quand nous serons heureux, Carole Fives, Le Passage Editions, 2010, 156 pages

Into the wild

In: Cinoche and dividi - Sunday 17 January 2010 @ 20:57 - Comments (4)

Les grands espaces, le soleil à perte de vue, la route, la solitude. Into the wild donc. Qu’est-ce qui pousse à laisser derrière soi un avenir brillant, confortable pour tout lâcher et décider de parcourir les Etats-Unis en long, en large en travers et dans ses moindres recoins?

Christopher “Supervagabond” McCandless vient d’empocher son diplôme, il a jeté son chapeau plat à pompom en l’air, ses parents l’invitent à diner et lui proposent 4X4 rutilant pour changer sa Datsun qui pourtant marche très bien, mais Christopher est déjà ailleurs, très loin. Cette vie toute tracée qui l’attend n’est pas la sienne. Et il va s’empresser de la quitter dans une belle image cinématographique: il coupe ses cartes de crédits, de bibliothèque, de sécu, fait don de sa bourse de 20000$ à une oeuvre de charité, brûle ses papiers. Et part à l’aventure sans laisser d’adresse avec presque rien: sa voiture, un sac à dos, une mousse de caming, quelques vêtements et ses chers livres.

Le film de Sean Penn est d’une très grande beauté cinématographique dans le sens premier du terme: ciel et terre sont filmés avec un amour proche de l’adoration. Des ralentis décomposent le moment où les gerbes d’eau d’une rivière éclatent en étoile contre des rochers, la poussière qui se soulève dans la lumière du soleil d’un champ de blé se déroulant au loin comme un océan d’or, les étendues neigeuses en nappes épaisses et douces. La topographie entière des Etats-Unis vus par les yeux de Christopher McCandless et par la caméra de Sean Penn est un émerveillement constant pour le spectateur: sensation d’ouvrir sa cage thoracique et respirer à plein poumon cette vie sur la route en extra-large. Une pure beauté plastique qui contrebalance une histoire où le personnage principal ambigu et souvent antipathique incarne une forme d’arrogance et d’égoïsme violents cachée sous des desseins en apparence nobles et purs. Christopher McCandless prend régulièrement la pose quand il lit ses livres assis sur des rochers, cite ses auteurs préférés – que des classiques comme Nicolaï Gogol. Il est incapable de s’investir dans la moindre relation humaine, du moins il fait bien en sorte de ne s’attacher à personne, ne donne aucune nouvelle à ses proches, est à la limite se servir des autres pour arriver à ses fins. Fait-il cela pour ne pas se laisser détourner de son but (atteindre l’Alaska et y vivre seul, coupé du monde avant de revenir à la civilisation)? Ou tout simplement car il est d’une suffisance qui frôle l’inconscience?

Dans Into the wild, c’est le tout le mythe du retour à la nature qui en prend un coup dans l’aile. N’écoutant que son instinct, Christopher ne se prépare jamais assez à ce qu’il va affronter: complètement et entièrement seul, il n’écoute personne, ce qu’il va expier durement. Quand il tue un orignal, inconscient du travail que demande cette bête de part sa corpulence, il assiste impuissant à son pourrissement en quelques heures et écume de rage d’avoir saccagé une bête pour rien. Parce qu’il ne peut préparer seul un animal de cette taille. Quand il veut quitter l’Alaska après la fonte des neiges, il a oublié que la rivière qu’il doit traverser est en crue pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines… Et reste bloqué au milieu de l’Alaska. Emile Hirsch, bouille ronde, adorable petite gueule d’amour touchant et insupportable donne corps à ce personnage qu’on admire pour son jusqu’au-boutisme mais auquel on ne peut jamais s’attacher, à l’instar de ceux qui croisent sa route.

Sean Penn fait d’Into the wild un questionnement certain sur le rapport à la nature et à ceux qui nous entourent. Aller au bout d’un rêve, est-ce obligatoirement se fier à son seul instinct et écraser tous ceux qui passent sur sa route? Contrebalançant ce “voyage au bout de la solitude” par des images superbes, Into the wild est une spirale de souffle et de violence d’autant plus inattendue qu’elle se pare d’un sujet en apparence noble et potentiellement démago. On en sort secoué.

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