[DVD] The Social Network

In: Cinoche and dividi, Défonce-moi le tympan - Thursday 17 February 2011 @ 18:01 - Comments (1)

[Parralèlement à la sortie DVD du film de David Fincher, je republie ce texte initialement écrit pour le e-magazine Ring.]

C’était il y a dix ans, à un an près. David Fincher réalisait une adaptation d’un roman de Chuck Palahniuk si immense, démente et inventive qu’elle dépassait de loin le matériau. Et ça, c’était même pas les critiques qui le disaient, mais Palahniuk lui-même durant le commentaire audio du blu-ray de Fight Club . Puisque c’est bien de ça qu’on parle. Loin d’être le simple film branché que beaucoup ont pensé devenir ringard et dépassé en deux ans, Fight club se regarde aujourd’hui encore comme la naissance du cinéaste qu’est David Fincher. Ce stade où il est passé du simple « exécutant » à celui d’auteur visuel. Où a éclaté son acuité et son intelligence redoutable, tout comme cette distance qui lui permet de produire à la fois un film libertaire et très excitant, au moins autant qu’une œuvre en perpétuelle distance avec elle-même et n’hésite jamais à naviguer entre plusieurs degrés de narration et de lecture. Le film de Fincher fut un bloc ouvrant à la décennie 2000 et la marquant de son empreinte : il était question d’un monde et d’une société profondément engourdie et consumériste, simplement annoncée par Fincher et qui n’a cessé de se déployer dans les années qui ont suivi jusqu’à aboutir à une explosion de technologie et de gadgets numériques que l’on sait nous rendre très nécessaires même quand ils sont très dispensables.

L’ouverture de la décennie 2010 vue par David Fincher est une fois encore un symbole, autant qu’un regard éclairé et d’une rare pertinence un aspect fondamental de notre époque actuelle : le nerd est l’avenir de l’homme. Nerd plutôt que geek, ce dernier désignant plus justement le fan passionné, obsessionnel quel que soit le(s) domaine(s) qu’il fait sien(s) (car si le geek puise beaucoup dans la contre-culture, il est rare qu’il se limite à un seul support ou un seul genre). Le nerd qui fut pendant près de vingt ans le plus grand ressort comique des teen comédies américaines, ne parlons même pas des sitcoms type Sauvés par le gong où les binoclards en costumes à carreaux étaient ceux sur lesquels il était si facile de taper à bras raccourcis. Aujourd’hui, ces nerds et ces geeks sont ceux qui mènent la danse, qui récoltent sympathie et culte, qui séduisent les filles, peut-être même plus que les quaterbacks et autres bogosses longtemps stars du campus.

Une révolution qui est au cœur de The Social Network, soit la création de Facebook au sein de la prestigieuse Harvard durant l’année 2004, soit une éternité de six ans, autant dire Mathusalem quand on parle d’internet. Le jeune Mark Zuckerberg est programmeur obsessionnel, bouffeur de code, pro du php, mais véritable handicapé du réseau social. Mark Zuckerberg dès la scène d’ouverture est un génie dont le cerveau turbine si vite qu’il mêle deux conversations en même temps, rendant rapidement dingue la fille qui lui fait face. Il apparait aussi comme un autiste qui reste bloqué sur son idée de départ, la couve, la protège, notamment des intrusions extérieures, surtout s’il s’agit d’un tiers qui essaie de s’immiscer et quand lui considère que ce tiers ne sait pas de quoi il parle. Comment approcher les autres quand on est arrogant, silencieux, qu’on pratique l’humour à froid et qu’on ne sent jamais aussi bien que devant un écran d’ordinateur ?

Suite au rejet définitif d’Erica Albright – celle qu’il assomme durant la scène d’ouverture avec son débit d’escalator en accéléré – Zuckerberg rentre dans sa chambre d’étudiant et enchainant à la fois les bières et les posts assassins sur son blog Livejournal, il cracke tout le système informatique qui contient les fichiers des filles des foyers d’étudiantes de Harvard. En quelques heures il crée Facemash, le site qui permet d’élire la fille la plus « hot » du campus, jusqu’à faire sauter les serveurs de Harvard et qu’on tire le responsable de la sécurité informatique à 4h du mat’ de son lit pour cause de « trafic saturé inhabituel ». Toute la séquence montée en parallèle avec une fête d’intronisation d’un de ces clubs hyper select de Harvard rend palpable deux formes d’excitation, qui finissent par se chevaucher d’une l’autre et se rejoindre, l’une étant fermée, l’autre ouverte et envahissante. Alors que « l’élite » du campus se délecte du spectacle de bimbos à la Girls Gone Wild dans une ambiance très moite et enfumée, Mark et sa bande de potes geeks bouclent l’algorithme de Facemash, mettent le site en ligne et spamment leurs contacts, jusqu’à ce que le lien vienne perturber la débauche de la party des « Harvardiens génétiques » à coup de right !left ! pour désigner la fille la plus chaude sur l’écran du Vaio qui traine là.

Cela vaut à Mark Zuckerberg son premier procès, ces procès qui rythment et enveloppent The Social Network comme une composante essentielle du créateur de Facebook. Chacun veut tirer la couverture à soi : les jumeaux Winklevoss qui voulaient créer le réseau social de Harvard online, Eduardo Saverin qui en tant que premier financier voulait garder un peu de mainmise sur l’affaire, quitte à voir trop petit… Et au milieu il y a Mark Zuckerberg, dont l’arrogance et l’économie de paroles liquéfient littéralement les interlocuteurs sur place, incapable de savoir s’il plaisante ou s’il est au contraire très sérieux. Quand il assène aux jumeaux Winklevoss (qui font deux fois sa taille et pèsent le double de son poids) : « Si vous aviez inventé Facebook, vous auriez créé Facebook. », on manque de s’étrangler devant un tel aplomb… Tout en l’applaudissant. David Fincher met en scène l’affrontement de deux sensibilités. D’un côté deux jumeaux imaginant un réseau fermé, un site communautaire encore une fois dans l’élite qui, alors qu’ils n’ont pas signé le moindre papier avec Mark Zuckerberg, préfèrent compter sur sa parole et ne font rien alors que le type les baladent pendant trois mois, alors qu’ils pourraient faire appel à un autre. De l’autre, un jeune homme qui les baladent, sans doute pas pour leur piquer l’idée, mais tout simplement parce qu’une fois qu’il imagine le concept Facebook (un réseau social gigantesque qui vise à aller bien au-delà des frontières de Harvard et qui devra obligatoirement se démarquer de MySpace et Friendster), les jumeaux Winklevoss n’existent plus à ses yeux, il a tout simplement autre chose à faire que de s’occuper d’eux. David Fincher filme d’un côté le code d’honneur, de l’autre la malignité, cependant les frontières entre deux notions en apparence très tranchées, voire manichéennes prennent sous sa caméra un aspect bien plus retors et ambigu.

Parce que Mark Zuckerberg est très intelligent. Parce que même s’il a exploité une idée soufflée par les jumeaux Winklevoss, il l’a amplifiée, améliorée au point qu’aujourd’hui, des milliers de gens sur cette planète en ont un besoin quotidien, dans leur vie personnelle et professionnelle. Parce que de ces deux éléments découle le fait qu’il n’a jamais piqué une seule ligne de code aux Winklevoss mais l’a entièrement créé de A à Z. Parce qu’il comprend très vite l’énorme enjeu que représente Facebook, même s’il se comporte d’abord en « artiste » et non en businessman, délaissant dans un premier temps les aspects lucratifs si ce n’est un capital de départ qui permet de maintenir les serveurs pour éponger l’énorme trafic engendré par Facebook. Le film de David Fincher hésite régulièrement entre présenter Mark Zuckerberg comme un type dangereux ou quelqu’un hyper-puissant, avec un net penchant pour la deuxième option. Le réalisateur semble être le premier à montrer que celui qui maitrise les arcanes et les codes du net est le plus à même d’assoir une certaine puissance, sans glisser pour autant dans une problématique morale accolée presque systématiquement au net. Si ce n’est lors d’une scène où Zuckerberg va voir Erica Albright, très impatient d’entendre sa réponse quand il lui demande s’il a vu son site et qu’elle répond : « Mark, tu m’as insulté sur le net, jusqu’à mon nom de famille. Sur internet, tu écris à l’encre, pas au crayon. » L’immédiateté accolée à la pérennité du net – googlez, googlez, il en restera toujours quelque chose – y est contenue, mais n’est jamais passé par le prisme d’un jugement moral .

Cette approche rusée du net se manifeste jusque dans le choix de Trent Reznor qui compose toute la partition du film avec Atticus Ross. Reznor depuis des années ne cherche pas à endiguer le partage de sa musique sur le net, il l’accompagne. Mieux, il la précède. Outre ses qualités intrinsèques enveloppantes, languides, dures, hypnotiques, la musique de The Social Network était disponible en partie au format mp3 bien avant la sortie du film sur un site dédié simplement avec l’envoi de son adresse mail, avant la sortie complète de la BO en quatre formats différents. Choix judicieux, au cœur d’un film où il est également fait cas de Sean Parker, inventeur de napster à 19 ans, qui explique pourquoi les maisons de disques auraient depuis longtemps du travailler main dans la main avec les geeks et hackers pour comprendre tout le bénéfice qu’ils auraient pu tirer d’une telle collaboration, au lieu de les mépriser et les appréhender comme des torpilleurs du système culturel. Le tout ne manque pas de piquant puisque Sean Parker est interprété par Justin Timberlake, qui joue tout son rôle avec une jubilation gourmande non feinte… Notamment lors d’une scène de diner où Mark Zuckerberg observe le gringalet en costume sombre comme une rock-star, mais une rock-star qui parle la même langue que lui, le comprend, un type qui assène les mêmes phrases que Mark, ce dernier les ponctuant d’un « exactly ! » exaspéré et ravi d’avoir la preuve qu’il avait raison depuis le début.

In this country, you gotta make the money first. Then when you get the money, you get the power. Then when you get the power, then you get the women.” Dans The Social Network, c’est l’inverse qui se produit. Mark Zuckerberg a beau être à Harvard, il n’est pas issu d’une famille riche, bien qu’il vienne de petite bourgeoisie juive new-yorkaise. Eduardo Saverin, son acolyte – qui jusqu’au bout croira être le seul ami de Zuckerberg alors qu’il est dépeint comme un moyen plus qu’une fin – est dans un profil identique. Ils n’ont rien de notable pour que les filles les remarquent, pas même leur physique ou leur allure générale, plutôt ternes. Mais quand ils créent Facebook, même s’ils ne génèrent dans un premier temps aucun argent dessus, ils sont soudain des gens qui ont du pouvoir : ils ont inventé l’accélération du réseau social sur le web, l’outil qui permet aux étudiants qui les entourent de se retrouver sans passer par des fraternités. Mark et Eduardo se feront draguer par deux ravissantes étudiantes lors d’une conférence de Bill Gates à Harvard et la scène se terminera par une séance de sexe qui ne détonnerait pas dans la section « sex in public » de YouPorn, avec son aspect sauvage et un peu dégueulasse.

The Social Network réussit l’exploit de tenir le spectateur pendant deux heures avec un type qui crée des lignes de code. Des pages et des pages de php. Et même pas pour exploser le site de la Maison Blanche, déjouer une théorie du complot, sauver le monde ou tuer des gens. Non simplement pour pouvoir lubrifier les rapports sociaux entre les étudiants des universités américaines. Et c’est foutrement passionnant de bout en bout. Aaron Sorkin a écrit un scenario au détail près, avec une maîtrise qui aboutit à un film très dense, amplifié par la caméra de David Fincher qui signe là un film, non pas de réalisateur, mais de cinéaste. Montage, son, photographie, lumière, mise en scène et direction de comédiens… il semble que rien n’ait échappé à David Fincher quand il a repris le matériau d’Aaron Sorkin et Ben Mezrich (l’auteur de La revanche d’un solitaire : la véritable histoire du créateur de Facebook), qu’aucun aspect plastique, aucun aspect écrit ne lui ait résisté. La création de cette Harvard crépusculaire et limite en apesanteur rivalise presque avec Le maitre des illusions de Donna Tartt, un chef-d’œuvre du campus novel inégalé à ce jour et que personne n’ encore réussi à adapter au cinéma bien que les droits soient acquis et en sommeil depuis des années.

Ah si, une chose peut-être. Le film se clôt sur une vision mélancolique, plus douce, plus incertaine de Mark Zuckerberg, qui apparait soudain comme un être pas aussi sûr de lui qu’il ne veut le faire croire. Alors que dans la vie, il est bien celui qui a écrit « I’m the CEO, bitch ! » sur sa carte de visite. Qu’il pose en photo avec des filles toutes plus mignonnes les unes que les autres. Qu’il est multimillionnaire, qu’il l’a été avant ses vingt-cinq ans, et il semble que ça ne soit pas près de s’arrêter. Qu’il a l’air très heureux et tout à ait à l’aise avec tout ce qu’il a accompli, y compris dans le fait de perdre des gens en route. Il est un part ce qu’énonce Sean Parker dans une boite de nuit branchée où l’on boit des cocktails roses et mauves et drague des mannequins de Victoria’s Secret : « This is our time ! ». Seule et très légère note discordante dans un film dément très excitant.

Addendum: à noter que David Fincher, qui avait emprunté un remix de Closer à Trent Reznor pour la BO de Seven, est aussi le réalisateur du clip Only de Nine Inch Nails.

Les radios jeunes en salle de sport, c’est le mal

In: Défonce-moi le tympan - Wednesday 23 June 2010 @ 16:01 - Comments (2)

Hallucinant comme certaines chanteuses peuvent être interchangeables vocalement et en termes de productions. C’est simple, ça fait trois semaines que ce que je prenais pour le nouveau single de la woohoo girl Ke$ha est en fait celui de Katy Perry, en duo avec Snoop Doog dont il se demande ce qu’il va foutre dans cette galère rose, sucrée et surchargée de crème. Quand on écoute les deux en alternance, c’est assez bluffant de mimétisme sonore.

California Gurls from amenpraizejesus on Vimeo.


Kesha – Tik Tok (Official Music Video) HQ
envoyé par wonderful-life1989. – Regardez plus de clips, en HD !

Snoop, reviens, c’était ça ton vrai tube sexy de l’été!

Beautés volées

In: Bouillon de culture - Thursday 6 May 2010 @ 16:29 - Comments (0)

Léa, Mia, Laura. Trois prénoms d’une absolue féminité qui tournent en triangle autour d’une quatrième, Siri/Iris, artiste-photographe irrémédiablement attirée par la beauté physique qu’elle n’a cesse de tordre et corrompre sur des clichés exposés aux quatre coins du monde. Léa la galeriste, a été photographiée presque contre sa volonté dans des postures obscènes quand elle étudiait l’art à Paris. Mia la danseuse a participé à un grave accident d’une de ses amies danseuses dont Siri s’est servie pour bâtir une série de clichés aussi forts que monstrueux. Quant à Laura l’écrivain, elle fut l’amante malheureuse et délaissée de Siri qui noie son amour perdu dans la dépression et des textes chirurgicaux. Qu’est-ce qui lient toutes ces femmes au-delà d’une figure centrale froide et dangereuse ? La beauté. Voire plus : la Beauté. Car tout au long du roman de Mara Lee, il n’est question que de cela sans qu’il soit permis d’en douter. Ses femmes sont belles, c’est une malédiction qu’elles paient au prix fort et qui leur ôte à la fois le droit au bonheur et à une vie normale.

Pour lire la suite de ma critique du roman de Mara Lee, rendez-vous sur le Ring !

No place feels like home

In: What's up today Dahlia? - Saturday 1 May 2010 @ 21:54 - Comments (8)

Jeudi dans la nuit, j’ai rêvé de mon ancien appartement. Quand j’avais 18 ans, j’ai quitté maman et frangine pour emmenager dans ce qui reste une sorte d’eldorado perdu, au même titre que la maison de l’avenue Jean Chaubet dans mon adolescence (que je ne désespère pas de racheter un jour quand je serai pleine aux as). J’habitais à Saint-Cyprien, un des meilleurs quartiers de Toulouse, sorte de village au coeur de la ville, dans un appartement à sol de tomettes rouges, trois mètres de hauteur de plafond, 30 mètres carrés, chauffé au gaz et au loyer proprement délirant de 1200 francs soit 180€. C’était l’appartement de mes deux premières années de fac, que j’ai du quitter la mort dans l’âme parce que mon propriétaire vendait et que j’avais pas les moyens de me mettre un crédit de 20 ans sur le dos pour l’acquérir. Donc il y a neuf ans de ça, j’ai atterri dans mon petit studio sur les hauteurs de Jolimont. 10 mètres carré de moins, 120€ de loyer de plus, un studio en mezzanine où j’ai du apprendre à gérer l’espace autrement et notamment me débarrasser régulièrement des bouquins, dvd, fringues dont je n’étais pas sûre de faire usage à nouveau au bout de quelques mois. Un studio que j’ai appris à détester avec le temps parce qu’il m’étouffait, qu’il était mal isolé, que j’ai piqué des crises de nerfs à entendre mes voisins dans le moindre détails de leur vie quotidienne, parce que du coup ça m’a rendu parano et empêché progressivement de réinviter des gens chez moi, qu’ils soient des amis ou des amants. Je suis restée pour le loyer, je suis restée par flemme de déménager, par peur aussi. De devoir faire des cartons, chercher ailleurs, dépenser des sommes folles pour se rééquiper, et puis une grosse dose d’irrationnel aussi. Donc jeudi dans la nuit, j’ai rêvé de l’appartement que j’avais il y a presque dix ans de ça, c’était génial, je le retrouvais, c’était lui sans être lui, la vie était belle, c’était un nouveau départ. Et en fait, me réveiller dans mon studio suite à ce rêve a été vraiment agréable, parce que je me suis souvenue que l’après-midi même, j’avais signé le bail pour un nouvel appartement avec chéri à mes côtés.

Voilà, dans un mois pile, je serai dans mon nouveau chez-moi. Un chez-moi plus grand, plus lumineux, et cerise sur le gâteau qui se trouve sur le même palier que l’appartement de chéri. Le truc qui intellectuellement m’a toujours fait rêver, vivre en couple, non pas dans le même appart, mais dans le même immeuble. Et c’est pour super bientôt. J’ai quasiment bouclé toutes mes démarches administratives pour les tranferts d’adresse et divers résiliations d’abonnements hier. Je vais bientôt pouvoir réfléchir aux meubles à racheter et à la déco. J’angoisse de faire mes cartons, le ménage à fond, décrasser neuf ans de vie, mais c’est une bonne angoisse, le coup de pied aux fesses qu’on réclame avec plaisir. C’est le pied de se dire que je vais bientôt avoir un espace où me faire un vrai bureau, héberger les amis de passage, faire des bouffes, avoir un coin salon digne de ce nom pour regarder des films. Et faire trois mètres pour aller chercher ma trousse de toilette si je l’oublie chez lui. Tout a été très vite, j’ai à peine eu le temps d’y réfléchir, c’était instinctif et c’est sans doute pour ça que c’est trop bon.

Les Invincibles

In: Cinoche and dividi - Wednesday 28 April 2010 @ 14:03 - Comments (2)

Ca parait presque incroyable, mais il y a quelques temps de cela, Arte a diffusé une série. Une série qu’elle co-produite, sur une idée de base rachetée aux canadiens qui savent parfois créer de sacrés succès du genre (Le coeur a ses raisons ou Un gars, une fille) nommée Les Invincibles. Le but avoué était de rajeunir quelque peu l’image de la chaîne, conquérir de nouvelles parts de marché, surfer sur l’intérêt que représente une bonne série télé en tant qu’identité forte. Comme me l’ont dit les filles du stand Arte au Salon du Livre “C’est tout ce qui est à l’opposé de l’image d’Arte.” Louable envie que de se dire qu’on va réussir à séduire un public trentenaire accro aux séries américaines, mais avec les moyens du bord. Ce genre d’initiative est toujours salutaire, la circonspection n’empêche en rien d’applaudir et d’avoir envie d’y regarder de plus près.

Les invincibles sont quatre garçons de Strasbourg (co-production Arte oblige). A l’initiative du plus casse-couilles des quatre (François-Xavier dit FX), ils décident de faire un pacte. Le soir même à 21h (pour l’occase, ils se voient remettre d’horribles montres digitales en plastique bleu électrique, mais on n’a pas droit à une réplique du genre “Synchronisons nos montres!” à la Mission impossible), ils doivent tous les quatre quitter leur copine du moment et ainsi redécouvrir les joies du célibat, faire des trucs de oufs, profiter de leur jeunesse et ne rien regretter quand ils seront devenus des vieux cons. Bien entendu rien ne se passe comme prévu. Hassan, le gentil ramasseur de couches-culottes usagées en crèches et maisons de retraite est en couple avec une emmerdeuse qu’on a envie de passer par la fenêtre dès les premières minutes (d’autant qu’elle a un côté flippant avec ses yeux exhorbités pour surjouer l’hystérique) et il n’ose pas la quitter. Mano, le rockeur raté qui bosse chez un disquaire (un VRAI disquaire avec des bacs en bois, des CD et des vyniles tout ça) est tellement connard qu’il trouve le moyen de se faire devancer par sa copine (Lou Doillon qui décidément bénéficie super bien de la profession de ses parents) qui le jette avant même qu’il ne puisse lui dire quoi que ce soit. Vince, c’est le beau gosse libidineux pété d’oseille qui bosse au parlement européen et trouve le moyen de jeter sa nana quand elle apprend que sa grand-mère est dans le coma. Et enfin FX, le cerveau de l’affaire, le fils à papa qui justement vit toujours chez son père dans son grand pavillon et termine ses études tout en s’occupant de louveteaux (les Scouts de France, pas les animaux) qui quitte sa blonde au prénom allemand en pleine séance de cinéma. S’ensuivent la revanche des exs qui s’accrochent ou veulent se venger, les parents dépassés par les évènements, les plan culs plus ou moins foireux et les clauses du pacte à respecter totalement délirantes (réunions du quatuor toutes les semaines à quatre heures du mat’, ramener la brosse à dents de la fille qu’on a levé pour prouver qu’on se l’est faite chez elle sans s’engager etc.)…

Tout ça fleure bon la virile camaraderie, saupoudré d’esprit geek qui existe par un deuxième niveau de narration visuel. Hassan, qui collectionne les figurines des Chevaliers du Zodiaque et de Dragon Ball est aussi dessinateur de mangas à ses heures perdues. Du coup, le récit est sans cesse coupé par les planches dudit manga qui se résume à des dessins pourris et une animation flash dégueulasse où nos quatre héros sont des héros qui évoluent dans un monde heroic-fantasy d’opérette raconté par une voix off pas très inspirée. Là déjà ça coince. Plutôt que de payer de bons dessinateurs, voire de se fendre d’animation 3D, de dessins animés, ils ont préféré ça. Soit. Après ce n’est pas là que se situe l’histoire, donc penchons-nous sur la structure narrative. Le format pour ce qui se veut une série de comédie est un réel problème: 52 minutes par épisode quand les meilleures sitcom n’excèdent jamais 25. Une durée qui convient beaucoup mieux à des séries dites à suspense ou dramatiques mais pas vraiment à ce qui exige du ressort comique. Par conséquent la première saison compte 8 épisodes. De fait, le démarrage des Invincibles se révèle incroyablement lent et pénible: il faut attendre l’épisode quatre (la moitié de la première saison!) pour commencer à se prendre un minimum à l’intrigue avec des personnages dans l’ensemble pas très attachants ni très charismatiques. Et quand on n’a pas la prétention de faire une série “à intrigue”, il faut travailler les dialogues et les gimmicks de ses personnages…

Ce qui manque aux Invincibles, c’est du punch et du fun et ce malgré la présence de la fine équipe de La chanson du dimanche à l’écriture de l’adaptation française qui en profite pour signer le générique de la série. Pourtant les archétypes sont là: la minorité visible qui bosse dans le nettoyage, le rockeur cynique, le business-man qui découvre les joies de l’échangisme et de la bisexualité, et l’étudiant en psycho égocentré insupportable. Quant aux filles, ce ne sont plus des archétypes mais carrément des caricatures qui représentent ce qui peut se faire de pire dans le genre féminin, voire humain: hystériques, calculatrices, menteuses, chiantes… Ou maladroites, lourdes… Très vite, la série passe du ressort comique à celui du drame, tout ce petit monde se ment, pleure, se pique les exs et se fâchent à tout jamais, notamment Hassan qui est incapable de dire à sa copine qu’il doit la larguer et finit par se faire renier par ses potes qui découvrent qu’ils vont carrément se marier. Le problème principal de la série, c’est sans doute le fait qu’elle copie à l’identique la série originale dans les moindres détails: caractères des personnages, déroulement des situations, rebondissements etc etc.

Quelque part, ça m’emmerde de me dire qu’il faut qu’Arte adapte au détail près le concept pour se sentir capable de tenir la route. Et à part ça, ce qui me gonfle dans Les Invincibles, c’est que ça correspond à tous points à des vies de trentenaires merdiques, pas drôles, la vie de mecs qui sont obligés de se fixer un pacte complètement crétins pour avoir l’impression qu’ils vont se libérer pour vivre des choses extraordinaires et qui au final vivent des trucs encore plus merdiques tout en faisant du surplace absolu. Sans doute, suis-je pervertie par le fait que tous les trentenaires que je fréquente ne ressemblent pas à ça. Même ceux qui sont en couple depuis longtemps et en ont en apparence une vie rangée sont mille fois plus heureux que les connards qu’on nous montre là-dedans (Marshall et Lily, au passage, ça leur dit quelque chose à tous ces scénaristes?). Les trentenaires que je vois autour se déchirent à des concerts, cuisinent des bouffes monstrueuses entre potes, peuvent avoir autant de discussions pour savoir si Jim Profit est un personnage mille fois plus pervers et inquiétant que Dexter Morgan que de débats passionnés pour savoir si les mairies de gauche sont encore plus chiantes que les mairies de droite quand il s’agit de lâcher des subventions pour la culture, sont capables de ne pas tout sacrifier à leur boulot tout en gagnant leurs vies décemment, j’en passe et des meilleures. Bizarrement j’ai tenu jusqu’à l’épisode 8. Puis entre-temps, j’ai fait plein d’autres trucs et… j’ai jamais eu envie de regarder l’épisode 8. Et ça ne m’a pas manqué. Et sans doute quelque part, tout est dit…

Cadence

In: Bouillon de culture - Sunday 25 April 2010 @ 20:14 - Comments (3)

Il existe beaucoup de procédés littéraires qui peuvent se révéler gavants au possible dans un roman. De ceux qui vous gâchent la lecture parce que vous ne voyez que ça et cela vous empêche de prendre le tout un minimum au sérieux. Dans Cadence de Stéphane Velut, il y en a un dès la première page. Il y est écrit que toutes les pages que vous allez sont issues d’un cahier que l’auteur (on suppose) a retrouvé dans une petite maison en 1999, que c’était une écriture serrée, confuse et pleine de renvois et de ratures. Mais sinon rien n’a été changé ou modifié, à part le nom de la rue munichoise où a vécu l’auteur du récit. Voilà l’entrée en matière. Donc logiquement les pages qui suivent sont des avertissements du type qui écrit un journal en étant persuadé qu’il sera retrouvé, que ses écrits lui survivront, que si vous l’avez entre les mains, c’est que lui est sans doute déjà mort, mais il est mort en assumant sa perversité et ses bizarreries. Et le détail a son importance, puisque le roman se déroule en 1933, en Allemagne et à Munich. Ces teutons de l’époque nazie, infoutus d’être autre chose que des tarés apparemment.

Nous ouvrons donc un faux journal intime qu’on voudrait faire passer pour vrai et qui raconte comment le peintre-narrateur se fait passer commande pour réaliser un tableau d’une enfant qui puisse représenter au mieux la grandeur de la nouvelle Allemagne, une enfant pure et resplendissante, qui doit toucher tout le monde et surtout le peuple. On lui envoie donc un modèle, une blonde aux yeux clairs plus tout à fait une enfant, mais pas exactement une adolescente. Une fille aux yeux tristes et résignés. Le peintre n’en fait pas un modèle, il en fait un jouet. Une chose qu’il serre dans un carcan articulé spécial qui la transforme en monstrueuse poupée vivante, qui tourne la tête et les yeux selon un mécanisme précis et se déplace mécaniquement dans l’appartement-atelier.

La forme du faux journal imprime une forme curieusement factice et ampoulée au texte. Le narrateur prend le lecteur à témoin et ne cesse de se mettre en scène avec l’arrogance du type sûr de son bon droit, qui écrit comme on déclame et se vautre avec joie dans l’exhibitionnisme (”oh j’écris un journal pour la postérité, j’ai l’air de me flageller, mais en fait je jouis littéralement de savoir que quelqu’un tombera un jour dessus!”). En ayant recours à cette construction, Stéphane Velut amoindrit considérablement la sensation d’horreur qu’il veut de toutes évidences apporter à Cadence. Son narrateur est un comédien narcissique qui surjoue et c’est triste, mais l’acte de torture qu’il inflige à sa ravissante “pensionnaire” glisse sur le lecteur comme l’eau sur les plumes d’un oiseau.

A mi-parcours, le texte se modifie et vient enfin l’aspect véritablement troublant de Cadence. Le narrateur voit sa réalité se distordre autour de lui. Sa pensionnaire devient progressivement “la mante”, et n’est plus qu’un insecte aux mandibulles plus ou moins abimées par les sangles et les plastrons que le narrateur et sa domestique Felice resserrent sur son corps. Et le narrateur, à force de se terrer dans son atelier/appartement, bourrelé de peur à l’idée que les nazis qui viennent de temps à autre vérifier la bonne marche du projet puissent se douter de la manière dont il s’occupe de la jeune enfant, se voie, se ressent comme un rat. Non pas un rat fourré et majestueux, mais une créature sorti d’un roman d’épouvante: poil crasseux, longue queue, dents acérées, prompt à mordre et saigner à blanc quiconque voudrait lui retirer sa créature. Le texte semble être sous influence et commence à faire douter… Si le narrateur dérive à ce point, peut-être que tout ce qu’il a dit dès le départ était faux et pure fabrication de son esprit. D’autant que Stéphane Velut ne cherche pas à donner un aspect crédible pour un texte soi-disant confus qui de fait est rédigé de manière impeccable, propre, c’est du travail bien fait, y compris dans le glissement progressif vers une folie hallucinée qui apparait, en dépit d’une fascination certaine, ordonné et presque attendu.

La montée du nazisme en toile de fond qui cherche à purifier l’Allemagne de l’Art Dégénéré en lui imposant l’art héroïque écrase le parcours de cet étrange narrateur presque trop didactique, ce qui fait de Cadence un roman modérément scandaleux. Il y a de la cruauté, de la soumission, des nazis, une poupée vivante, une écriture où le narrateur n’en finit plus d’aller chercher le lecteur pour le dégoûter, lui faire horreur, le tenir par les tripes et il résulte pourtant du roman de Stéphane Velut une curieuse impression d’objet littéraire trop bien calibré pour être réellement honnête et impérissable.

Cadence, Stéphane Velut, Christian Bourgois Editeur, 2009, 190 pages

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