Les livres dit de littérature chez Albin Michel ont tous une couverture type. Entièrement blanche, d’un blanc de neige, dépouillé à l’extrême, parfois agrémenté d’un bandeau avec la tête de l’auteur ou carrément une jaquette entière. Si on s’appelle Amélie Nothomb, on a même droit à sa tête photographiée par Mondino, Harcourt ou Pierre&Gilles qui prend toute la place de la jaquette. Mais dans l’ensemble, c’est l’épuration totale. C’est un peu l’effet que m’a fait le contenu du premier roman de Julie Grelley. Un texte blanc, dépouillé, épuré. Et là en l’occurrence, cela n’a rien, mais alors rien d’un compliment. C’est blanc comme le vide en fait.

La narratrice de Anges s’appelle Colline. Plus précisément, la narratrice c’est parfois Colline et parfois sa folie, personnage à part entière. Quand elle avait 14 ans, Colline a été Miss, puis elle a eu la chance de taper dans l’oeil du directeur d’Elite qui passait par là, on l’a rebaptisée Lynn, elle a été illico bombardée New Face et pendant un an, elle s’est fait une montagne de pognon en posant aux quatre coins du monde. Que s’est-il donc passé entre sa majorité et les jours présents où Colline porte des lentilles pour cacher ses yeux bleus, de la teinture pour dissimuler sa blondeur, pèse 120 kilos à force de se goinfrer de sachets protéinés, arbore un bec de lièvre arrangé au couteau à pain, un nez cassé au marteau et des dents jaunies à l’acide chloridrique? Colline a décidé d’être enfin aimée pour elle-même. C’est simple en somme: elle devient très laide, c’est la première étape. Ensuite, elle va se trouver un petit garçon (avant ses 12 ans, c’est fatidique sinon, comme pour les nymphettes d’Humbert Humbert) et le purifier, comme ça il n’aura plus de désir, donc il aimera avec un coeur pur. Et quand on dit purifier, ça veut dire “couic couic, je te les coupe” comme le petit chaperon rouge de Hard Candy. La première fois, elle s’est fait surprendre par sa famille, donc elle a fait quelques années de prison. Toujours suivie par son contrôleur judiciaire, Colline n’a rien oublié de sa mission divine, quasi christique et tout en le bernant, reluque du côté de la pension de jeunes garçons celui qu’elle va enlever pour en faire son ange.
Bon tout cela promet un thriller sanglant, du malaise à toutes les pages qu’on lirait mi-fasciné, mi-dégoûté, avec une étrange délectation. Mais, mais… Comment dire. Julie Grelley n’y va pas avec le dos de la cuillère sur les symboles lourdingues. Colline est une campagnarde qui vit à la ferme avec ses parents et elle devient une star dans l’univers du paraitre. Elle ne subit aucune violence sexuelle ou autre, mais tout de même, elle ne supporte pas ce qu’elle inspire aux hommes qui l’entoure. Du désir puissance mille. Il convient donc de se débarrasser de tout ça vite fait bien fait en devenant très très vilaine et en apprenant à souffrir comme une religieuse en pleine découverte de la mortification de la chair. Elle bosse dans un magasin d’outils coupants et contondants. Et bien sûr, elle castre des petits garçons avant leur puberté. Pourquoi des petits garçons et pas des petites filles? Parce que Colline est hétéro d’une part et puis le syndrome petit chanteur à la croix de bois, ça marche bien. On peut se dire pourquoi pas, après tout, son personnage est complètement cinglé et ne fait pas a prori dans la dentelle.
Mais il y a cette manière de compresser le tout sur pas même 200 pages et donc d’ôter toute tentative de profondeur à tous les aspects abordés dans le texte. La ferme familiale est réduite à un décor, idem pour l’agence Elite et ses intervenants, tous plus caricaturaux les uns que les autres. Il y avait pourtant matière à raconter, développer, avancer par touches pour construire un univers faisant lentement monter la sauce et la tension du malaise qui anime Colline. Mais tout cela nous est refusé, tout comme la case prison. Il est certain qu’on ne doit pas tout mâcher au lecteur, qu’il doit être capable de construire aussi l’univers qu’on lui donne à voir, mais là trop d’éléments manquent pour donner du crédit à cette tueuse totalement fabriquée jusque dans sa façon de parler. Car le procédé stylistique qui consiste à mélanger première et troisième personne du singulier est par trop voyant pour fonctionner: chaque phrase commence par Colline (le personnage) et se termine par “je” (la folie) et vice-versa. C’est totalement épuisant et laisse une sensation de systématisme inutile. Notamment dans les passages qui constituent les flash-backs de Lynn la mannequin, qui a priori n’était pas cintrée à l’époque: là aussi, on mélange allègrement la première et la troisième personne du singulier dans les phrases sans que cela totalement justifié. Julie Grelley avoue qu’elle souhaitait régler son compte à l’univers de la beauté et de la vacuité de façon radicale à travers ce roman. Radical, oui c’est le mot. Jusqu’à à en rajouter dans le charcutage et l’effroi avec un art consommé du remplissage comme si elle biffait sur une liste toutes les horreurs qu’elle pourrait infliger à sa narratrice comme ça, pour le plaisir. J’ai eu un pénible souvenir de la lecture de Corpus Christine, qui là aussi cherchait à tout prix les effets grand-guignol (obésité, torture, rapport de domination, manipulation du lecteur assez grossière). Son auteur est d’ailleurs citée dans les remerciements d’Anges…
Les nombreuses références blibliques qui donnent un parfum de roman sérieux au tout (on est tous des pécheurs, la rédemption, c’est la mort du désir, Saint-Michel et Jesus-Christ donnez-moi la force de guider mon puissant bras vengeur) ne soutiennent en rien sa structure narrative, sa langue relativement pauvre et ses procédés littéraires trop faciles pour être honnêtes. Faire un livre sur la folie meurtrière, surtout en se glissant dans la peau du narrateur, ce n’est pas si évident que ça. Surtout quand ça se veut un tout petit peu crédible et dénonciateur.
Anges, Julie Grelley, Editions Albin Michel, 2010, 184 pages